19/10/2018

Pour Macron, tout reste possible

Si l'on en croit l'IFOP,  58% des Français désapprouveraient le récent remaniement du gouvernement Macron. Mais, en se fondant sur la simple arithmétique politique, on aurait pu s'épargner le coût certainement onéreux de ce genre de sondage. En additionnant les oppositions de tous bords à l'actuel président- républicains, France insoumise, Rassemblement national, socialistes et autres écologistes - on arriverait à coup sûr au même résultat. Resteraient donc 42 % de Français qui ne jugeraient pas négativement ce remaniement, ou auraient d'autres préoccupations. Un chiffre dans les eaux du taux de popularité de Macron, mesuré par le même IFOP.

Voilà qui relativise les effets du passage à vide estival du président après une première année de quinquennat menée à un train d'enfer, avec deux réalisations majeures: la nécessaire libéralisation du code du travail et la fin programmée du statut anachronique de la SNCF. Deux dossiers sur lesquels tous ces prédécesseurs, de droite comme de gauche, s'étaient cassé les dents.

Ce "trou d'air" doit beaucoup au feuilleton de l'été, l'affaire Benalla, un fait divers gonflé par sa dimension élyséenne, élevé au statut de "scandale d'Etat", voire de Watergate à la française (Melanchon dixit). Le vénérable Le Monde, qu'on a connu mieux inspiré, n'a-t-il pas consacré pas moin de huit "Unes" à ce qu'on qualifiera de péripétie? Et il a fallu la saga du remaniement pour que le nom de Benalla disparaisse enfin des gazettes !

Bien sûr, Macron n'a pas été exempt d'erreurs dans sa gouvernance, plus sur la forme que sur le fond. Mais comme tous les présidents  de la 5e République, il fait les frais d'un régime de monarchie républicaine où tout finit par remonter au souverain. On dit que les Français adorent élire un roi pour pouvoir lui couper la tête. Comme le remarque Alain Duhamel, dans son dernier livre (1), "l'élection présidentielle devient avant tout un vote sanction et, pour le sortant, un vote d'expiation". (On n'a pas encore imputé à l'actuel président la responsabilité de la crue de l'Aude… mais cela ne saurait tarder!)

Cela dit, Macron conserve pas mal d'atouts dans sa manche pour les quatre années restantes de son quinquennat. N'en déplaise aux éditorialistes vedettes du microcosme parisien, qui ne lui pardonnent pas de les avoir fait autant languir, ce remaniement, marqué au sceau du "en même temps " qui fit le succès de sa campagne présidentielle, est plutôt réussi. Un ex-républicain à la Culture, un ex-socialiste à l'Agriculture, un fidèle parmi les fidèles à l'Intérieur (un must sous la 5e République), quelques promotions au sein du Modem afin de resolidifier la majorité présidentielle. Et exit les stars - Hulot, Collomb - et leurs états d'âme.

Ensuite, contrairement à celui de ses prédécesseurs qu'on cite le plus souvent comme modèle - Giscard d'Estaing - Macron dispose d'une force de frappe parlementaire substantielle, face à des oppositions disparates que rien n'unit, fors un réflexe de rejet. Il est  donc en mesure de poursuivre ses réformes  à bonne allure, y compris une délicate révision constitutionnelle maintenant que s'esquisse un compromis avec le Sénat de Gérard Larcher.

Enfin, le jeune président europhile aborde la prochaine échéance électorale - les Européennes - sur le terrain qu'il avait dès l'abord choisi. Pour une fois, ce scrutin ne consistera pas en un sondage grandeur nature sur des problématiques purement intérieures. Il devrait voir s'affronter les tenants de valeurs européennes d'ouverture et les champions d'un populisme aux relents nauséabonds. L'enjeu: l'avenir de notre continent - ce petit promontoire d'Asie  -  dans un monde déboussolé.

Un combat qu'Emmanuel Macron n'aborde pas sans munitions.

(1) Alain Duhamel, "Journal d'un observateur", Editions de l'Observatoire, 2018.

 

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04/10/2018

La Suisse berceau du populisme ?

Guillaume Tell, un lointain ancêtre du populisme dont la Suisse serait le berceau ?  C'est la question posée par un documentaire d'une quinzaine de minutes de la BBC, à l'occasion de la récente visite à Zurich de Steve Bannon, à l'invitation de la Weltwoche. L'ancien conseiller de Donald Trump - mais apparemment toujours son éminence grise - ambitionne de fédérer les extrêmes-droites européennes en vue de faire exploser l'Union européenne. A Zurich, il a multiplié les flatteries à l'égard de la Suisse et de sa démocratie directe, stage ultime d'un populisme de bon aloi. Autant de baisers empoisonnés, l'étreinte chaleureuse du boa constrictor.

Rédacteur en chef de l'hebdomadaire pro-UDC et anti-européen à l'origine de cette visite, Roger Köppel reprend à son compte le mythe de Guillaume Tell. Mais, rassure-t-il la BBC, il n'a nulle intention d'adresser à Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, la flèche qui fut fatale au bailli Gessler. Se présentant comme le candidat au Conseil national avec le plus grand nombre de voix jamais atteint dans l'histoire suisse, il ne cite cependant pas certains de ses éditoriaux à tonalité raciste, tel celui où il dépeignait notre équipe nationale de football comme une bande "de mercenaires balkaniques flanqués de quelques Africains ensuissés".

Mais la star de l'émission britannique est évidemment Christophe Blocher, interviewé dans son imposante demeure, avec vue imprenable sur le lac de Zurich. Serait-il un Trump avant l'heure ? Le leader de l'UDC ne le dément pas, semblant considérer la question comme un compliment. Il est vrai que sur le plan de l'idéologie ou de la fortune personnelle, il ne le cède guère au président américain. Mais à son crédit, il est un domaine où il s'en distingue: la culture. Tandis que Trump n'a jamais ouvert un livre, à part son autobiographie écrite par un "nègre", Blocher peut se targuer d'une des plus belles collections d'art suisse, réunissant Anker, Hodler et autres Amiet.

A part quelques images fugitives du Palais des Nations de Genève, la BBC mentionne à peine la Suisse romande où l'UDC a multiplié ces derniers temps les déboires électoraux. Seul interlocuteur francophone: l'industriel vaudois André Kudelski, présenté sous l'étiquette pas forcément flatteuse de "globaliste". De fait, le journaliste britannique s'intéresse surtout à son appartenance au groupe de Bilderberg que les populistes dénoncent comme une sulfureuse franc-maçonnerie de supposés "maîtres du monde", coupés du peuple.

En réalité, sur le plan économique, le parcours de Blocher se confond avec celui de Kudelski. Tous deux industriels et hommes d'affaire avisés, ils ont largement ouvert leurs entreprises au grand large: Europe, Amérique, Chine dont le Zurichois fut l'un de premiers en Suisse à exploiter les vastes potentialités. Globaliste à l'extérieur, populiste à l'interne ? Somme toute le meilleur des deux mondes !

En fin d'émission, la BBC donne la parole aux antipopulistes, non sans une certaine condescendance, rappelant au passage qu'ils appartiennent à "l'establishment". Curieusement, elle les présente comme "les libéraux", comme si Blocher n'était pas lui même un businessman libéral, voire ultra-libéral. Il faudrait plutôt parler de "société civile", celle qui s'était mobilisée en 2016 pour faire échouer l'initiative de l'UDC sur le renvoi des criminels étrangers, et qui compte bien en faire de même, le 25 novembre , contre celle sur les juges étrangers. 

Cette société civile, enfin réveillée après la débâcle du 9 février 2014, se réclame aussi de Guillaume Tell, un champion de la liberté face à l'oppresseur. Mais une liberté compatible avec un esprit de tolérance et d'ouverture au monde.

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23/09/2018

Palerme: l'art contemporain contre la mafia

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Au centre de Palerme se dresse le Musée des mutilés de guerre, vestige monumental, avec la Poste centrale, de l'architecture mussolinienne. Une plaque rend hommage à Victor Emmanuel, roi d'Italie, empereur d'Ethiopie et tout nouveau souverain d'Albanie. On est en 1939 et le régime fasciste est à son apogée, à la veille d'un conflit mondial qui entraînera sa chute. L'attention du visiteur est attirée par des bruits guerriers - raids aériens, bombardements - qui, dans cet environnement, n'ont rien d'incongru. Ils proviennent d' Unending Lightning, une vidéo de l'artiste espagnole Cristina Lucas, qui égrène les conflits armés ayant jalonné le XXe siècle: les plus connus, comme les deux guerres mondiales ou la guerre civile d'Espagne, mais aussi beaucoup d'autres, en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, tombés dans l'oubli.

Cette pièce est montrée dans le cadre de Manifesta 12, biennale itinérante d'art contemporain, l'occasion d'une visite de notre groupe de l'Amamco, les Amis du Musée d'art moderne et contemporain de Genève. Cette biennale, fondée en 1996 par la Néerlandaise Hedwig Fijen, entend donner la priorité à des artistes propageant un message à contenu politique. Zurich l'avait accueillie en 2016; dans deux ans ce sera le tour de Marseille. Pour son initiatrice, le choix de la capitale de la Sicile est logique: "Palerme, estime-t-elle, symbolise l'ADN changeant de l'Europe, elle permet de visualiser ces changements, de l'immigration aux bouleversements climatiques. "(Le Monde du 14 juin 2018.)

Une tradition d'ouverture et de tolérance

Pendant longtemps pourtant, Palerme a été synonyme de la Cosa Nostra. En 1943, lors du débarquement allié en Sicile, première étape de la libération de l'Europe du joug nazi, les chefs de la Mafia italo-américaine, qui purgeaient de lourdes peines de prison, avaient négocié leur remise en liberté contre leur collaboration active et efficace à la lutte contre l'occupant allemand. La paix revenue, les mafiosi avaient régné sans partage sur la Sicile, manipulant à loisir ses élites politiques et économiques. Aujourd'hui, la bête n'est pas morte, mais elle est sur la défensive, face à la résistance d'une population fière de la tradition de tolérance et d'ouverture de leur île .

Ainsi la Kalsa, la vieille ville datant du Xe siècle, longtemps un coupe-gorge inaccessible, livré au crime, a été pacifiquement reconquise par les touristes en quête d'une accueillante trattoria. Laissés à l'abandon des décennies durant, les anciens palais sont peu à peu rénovés. Symbole de cette renaissance, le Teatro Massimo, l'une des plus vastes scènes lyriques d'Europe avec ses 1400 places, a rouvert ses portes restées closes entre 1974 et 1997. L'aéroport porte désormais les noms des juges Falcone et Borselino, assassinés par la Mafia en 1992. Autre victime de marque, le général della Chiesa a eu droit à une rue. 

Particulièrement significative est l'évolution de l'Eglise catholique. Dans un passé pas si lointain, les processions religieuses s'arrêtaient parfois, en signe de déférence, devant la demeure d'un capo de haut rang. Tout récemment, la pape François est venu à Palerme célébrer, devant 100.000 fidèles, la mémoire d'un prêtre tué en 1993 en raison de ses prêches contre la Pieuvre. Et le Saint-Siège n'hésite pas à recourir à l'excommunication, mesure redoutée par les mafiosi qui, entre deux règlements de compte, se targuent de baptiser leurs enfants et de se marier à l'église.

Un homme symbolise plus particulièrement ce combat anti-mafia : le maire de Palerme Leoluca Orlando, élu et réélu depuis 1985. "Pas une ville au monde n'a changé autant du point de vue culturel, affirme-t-il dans une interview au journal Le Monde. En misant sur la culture, nous sommes parvenus à changer le cœur et la tête du peuple". Et d'ajouter: "Il faut remercier la Mafia, car, en exacerbant la violence et la criminalité, elle a obligé les citoyens à ouvrir les yeux, les bouches et les oreilles".

Les migrants bienvenus

Héritière d'une histoire qui l'a vue passer Phéniciens, Grecs, Arabes, Normands, Espagnols, et finalement Italiens, Palerme se veut ouverte aux migrants, à contre-courant du populisme en vogue dans la péninsule. Ainsi, le maire Orlando avait offert d'accueillir les naufragés de l'Aquarius, interdits de débarquer dans un port italien par le ministre de l'Intérieur Matteo Salvini, à la vision raciste assumée. A en juger aux graffitis, partout sur ses murs, le qualifiant de "parasite", le nouvel homme fort de l'Italie n'est guère populaire dans la capitale de la Sicile.

Le drame  des migrants figure en bonne place dans Manifesta 12. Ainsi, les salles mauresques du Palazzo Forcella de Seta, accueillent la vidéo de l'artiste irlandais John Gerrardis, décrivant la fin tragique de migrants retrouvés asphyxiés dans un camion abandonné sur une autoroute autrichienne. Liquid Violence, l'oeuvre de Charles Heller et Lorenzo Pezzani, dépeint la Méditerranée comme un piège mortel pour les naufragés fuyant la Libye.

C'est le côté sombre de la manifestation sicilienne. Mais il y a un aspect plus paisible et souriant qui justifie son thème - Le Jardin planétaire - tel le "Théâtre du Soleil", la fresque exubérante du collectif californien Fallen Fruit, exposée au Palazzo Butera entièrement rénové (Photo Daniel Girardet-Amamco). Ou encore le somptueux Jardin botanique, édifié en 1790, avec ses 12.00 espèces végétales que décrit avec enthousiasme Manlio Speciale, son conservateur. On y découvre, dissimulée sous les branches, une vidéo étrange, Pteridophilia, de l'artiste  taïwanais Zeng Bo: de jeunes éphèbes qui ne font pas la guerre, mais l'amour, avec des plantes.

Le Jardin planétaire, Manifesta 12 Palermo, du 16 juin au 4 novembre 2018.

 

 

 

 

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