08/07/2018

Présentations

Ce billet marque mon entrée dans la Blosphère dans un sentiment mêlé d'excitation et d'appréhension.Souffrez-donc que je me présente et pardonnez, éventuels lecteurs, cet exercice quelque peu narcissique et la longueur inusitée de cette note.

Lors de mon engagement dans ce journal, en 1963, Georges-Henri Martin, le rédacteur en chef d'alors, m'avait dit: "Vous resterez quatre ou cinq ans chez nous, puis vous irez dans la banque ou les assurances, gagner de l'argent." Une perspective que me paraissait éminemment raisonnable. Et pourtant j'ai passé 38 années à la Tribune de Genève - avec quelques échappées épisodiques vers la radio ou la télévision - et je m'y suis rarement ennuyé.

Une Tribune au plein sens du terme

La rédaction comprenait une intéressante collection de fortes têtes, aux convictions bien affirmées et ne craignant pas la confrontation. "Suppôt du capitalisme" pour les uns, "repère de gauchistes", pour les autres, le journal n'avait pas de ligne politique bien tracée, plutôt zig-zaguante au gré des humeurs et des opinions des commentateurs. Bref, hier comme aujourd'hui, une "tribune" au plein sens du terme.

Ainsi, Martin avait tenu à engager un objecteur de conscience à une époque où cette conviction signifiait souvent la prison, car il estimait que cette sensibilité méritait d'être présente dans son journal, même s'il ne la partageait certainement pas.

Mais cette diversité confinant à l'anarchie n'excluait pas un solide esprit de corps dans les grandes occasions, comme par exemple l'opposition de la rédaction au licenciement brutal d'un réd-en-chef pourtant loin de faire l'unanimité. Et, phénomène rare dans ce genre d'entreprise, on n'y trouvait guère de chapelles ou de clans.

Au cours de ces 38 ans, j'ai rempli successivement les fonctions de rédacteur économique, correspondant diplomatique, grand reporter (au sens kilométrique du terme), éditorialiste de politique étrangère, sans oublier trois années, sous l'administration Nixon-Kissinger, comme correspondant à Washington où, confronté à la rigueur professionnelle de la presse américaine et à son obsession du fact-finding, j'avais l'impression de réapprendre mon métier.

De Madrid à Pyongyang

De ces nombreux reportages aux quatre points cardinaux de la planète, de cet amoncellement de papiers tendrement découpés et classés par une main maternelle, je retiens deux souvenirs particulièrement marquants, dans deux pays plus difficilement dissemblables : l'Espagne et la Corée du Nord.

En 1978, à la veille des premières élections démocratiques de l'Espagne post-franquiste, une foule joyeuse, comme apaisée, déambulait dans la douceur d'une soirée madrilène, bien décidée à profiter de l'instant présent sans penser à des lendemains qui ne chanteraient pas. On aurait dit l'ambiance à la sortie d'un grand match de foot, dans l'euphorie partagée d'une belle victoire, mais qu'on sait forcément éphémère .

Treize ans plus tard, je me trouvais à Pyongyang, à l'occasion de la conférence de l'Union interparlementaire, dont le siège est à Genève. Mon traducteur, chargé de me surveiller pour le compte d'un service évidemment secret, n'avait en fait qu'un objectif: profiter de ces quelques jours passés à partager l'hôtel des journalistes étrangers pour séduire la jeune et jolie téléphoniste de la réception. Chaque matin, il me faisait son rapport et j'encourageais ses progrès dans la conquête d'un cœur à prendre. Je découvrais ainsi que ce "Royaume-Ermite", qu'on disait exclusivement peuplé de robots, était aussi fait d'êtres humains.

Une génération privilégiée

Cela dit, j'ai conscience d'avoir appartenu à un génération privilégiée, celle des "Trente Glorieuses", une période à la fois d'expansion économique et de stabilité politique où l'avenir n'apparaissait que radieux, fait de progrès continu. Aujourd'hui, on peut se demander si ce n'était là qu'une parenthèse, une exception à un monde dont le chaos et les sables mouvants seraient l'état naturel.

Nous avons eu beaucoup de chance. L'avons-nous mérité ? Tout comportement d'ancien combattant ("C'était beaucoup mieux de notre temps", "Y-en a plus comme nous ?") serait déplacé. Pour la génération actuelle qui, vaille que vaille, forge son destin dans un monde aux repères fluctuants, je n'ai que respect et admiration.

 

 

 

 

 

11:23 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Bonjour Monsieur Naef,

Au plaisir de vous lire et de profiter de votre éclairage et expérience sur les événements du monde actuel !

Bien à vous

Alain Piller

Écrit par : A. Piller | 10/07/2018

Les commentaires sont fermés.