23/09/2018

Palerme: l'art contemporain contre la mafia

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Au centre de Palerme se dresse le Musée des mutilés de guerre, vestige monumental, avec la Poste centrale, de l'architecture mussolinienne. Une plaque rend hommage à Victor Emmanuel, roi d'Italie, empereur d'Ethiopie et tout nouveau souverain d'Albanie. On est en 1939 et le régime fasciste est à son apogée, à la veille d'un conflit mondial qui entraînera sa chute. L'attention du visiteur est attirée par des bruits guerriers - raids aériens, bombardements - qui, dans cet environnement, n'ont rien d'incongru. Ils proviennent d' Unending Lightning, une vidéo de l'artiste espagnole Cristina Lucas, qui égrène les conflits armés ayant jalonné le XXe siècle: les plus connus, comme les deux guerres mondiales ou la guerre civile d'Espagne, mais aussi beaucoup d'autres, en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, tombés dans l'oubli.

Cette pièce est montrée dans le cadre de Manifesta 12, biennale itinérante d'art contemporain, l'occasion d'une visite de notre groupe de l'Amamco, les Amis du Musée d'art moderne et contemporain de Genève. Cette biennale, fondée en 1996 par la Néerlandaise Hedwig Fijen, entend donner la priorité à des artistes propageant un message à contenu politique. Zurich l'avait accueillie en 2016; dans deux ans ce sera le tour de Marseille. Pour son initiatrice, le choix de la capitale de la Sicile est logique: "Palerme, estime-t-elle, symbolise l'ADN changeant de l'Europe, elle permet de visualiser ces changements, de l'immigration aux bouleversements climatiques. "(Le Monde du 14 juin 2018.)

Une tradition d'ouverture et de tolérance

Pendant longtemps pourtant, Palerme a été synonyme de la Cosa Nostra. En 1943, lors du débarquement allié en Sicile, première étape de la libération de l'Europe du joug nazi, les chefs de la Mafia italo-américaine, qui purgeaient de lourdes peines de prison, avaient négocié leur remise en liberté contre leur collaboration active et efficace à la lutte contre l'occupant allemand. La paix revenue, les mafiosi avaient régné sans partage sur la Sicile, manipulant à loisir ses élites politiques et économiques. Aujourd'hui, la bête n'est pas morte, mais elle est sur la défensive, face à la résistance d'une population fière de la tradition de tolérance et d'ouverture de leur île .

Ainsi la Kalsa, la vieille ville datant du Xe siècle, longtemps un coupe-gorge inaccessible, livré au crime, a été pacifiquement reconquise par les touristes en quête d'une accueillante trattoria. Laissés à l'abandon des décennies durant, les anciens palais sont peu à peu rénovés. Symbole de cette renaissance, le Teatro Massimo, l'une des plus vastes scènes lyriques d'Europe avec ses 1400 places, a rouvert ses portes restées closes entre 1974 et 1997. L'aéroport porte désormais les noms des juges Falcone et Borselino, assassinés par la Mafia en 1992. Autre victime de marque, le général della Chiesa a eu droit à une rue. 

Particulièrement significative est l'évolution de l'Eglise catholique. Dans un passé pas si lointain, les processions religieuses s'arrêtaient parfois, en signe de déférence, devant la demeure d'un capo de haut rang. Tout récemment, la pape François est venu à Palerme célébrer, devant 100.000 fidèles, la mémoire d'un prêtre tué en 1993 en raison de ses prêches contre la Pieuvre. Et le Saint-Siège n'hésite pas à recourir à l'excommunication, mesure redoutée par les mafiosi qui, entre deux règlements de compte, se targuent de baptiser leurs enfants et de se marier à l'église.

Un homme symbolise plus particulièrement ce combat anti-mafia : le maire de Palerme Leoluca Orlando, élu et réélu depuis 1985. "Pas une ville au monde n'a changé autant du point de vue culturel, affirme-t-il dans une interview au journal Le Monde. En misant sur la culture, nous sommes parvenus à changer le cœur et la tête du peuple". Et d'ajouter: "Il faut remercier la Mafia, car, en exacerbant la violence et la criminalité, elle a obligé les citoyens à ouvrir les yeux, les bouches et les oreilles".

Les migrants bienvenus

Héritière d'une histoire qui l'a vue passer Phéniciens, Grecs, Arabes, Normands, Espagnols, et finalement Italiens, Palerme se veut ouverte aux migrants, à contre-courant du populisme en vogue dans la péninsule. Ainsi, le maire Orlando avait offert d'accueillir les naufragés de l'Aquarius, interdits de débarquer dans un port italien par le ministre de l'Intérieur Matteo Salvini, à la vision raciste assumée. A en juger aux graffitis, partout sur ses murs, le qualifiant de "parasite", le nouvel homme fort de l'Italie n'est guère populaire dans la capitale de la Sicile.

Le drame  des migrants figure en bonne place dans Manifesta 12. Ainsi, les salles mauresques du Palazzo Forcella de Seta, accueillent la vidéo de l'artiste irlandais John Gerrardis, décrivant la fin tragique de migrants retrouvés asphyxiés dans un camion abandonné sur une autoroute autrichienne. Liquid Violence, l'oeuvre de Charles Heller et Lorenzo Pezzani, dépeint la Méditerranée comme un piège mortel pour les naufragés fuyant la Libye.

C'est le côté sombre de la manifestation sicilienne. Mais il y a un aspect plus paisible et souriant qui justifie son thème - Le Jardin planétaire - tel le "Théâtre du Soleil", la fresque exubérante du collectif californien Fallen Fruit, exposée au Palazzo Butera entièrement rénové (Photo Daniel Girardet-Amamco). Ou encore le somptueux Jardin botanique, édifié en 1790, avec ses 12.00 espèces végétales que décrit avec enthousiasme Manlio Speciale, son conservateur. On y découvre, dissimulée sous les branches, une vidéo étrange, Pteridophilia, de l'artiste  taïwanais Zeng Bo: de jeunes éphèbes qui ne font pas la guerre, mais l'amour, avec des plantes.

Le Jardin planétaire, Manifesta 12 Palermo, du 16 juin au 4 novembre 2018.

 

 

 

 

17:26 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Comme c'est inattendu! Je pensais que ce serait une revue d'un musée d'art, mais il s'est avéré que c'était une leçon d'histoire très intéressante sur un passé oublié et un coup d'œil sur une ville peu connue.

Écrit par : Pamela | 24/09/2018

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