26/11/2018

Et si l'UDC nous lâchait les baskets...

Ce devait être "la mère de toutes les batailles". Pour Christoph Blocher, l'initiative sur les juges étrangers allait être le point d'orgue d'une marche triomphale, quatre ans et neuf mois après sa victoire du 9 février 2014, à l'orée d'une campagne des élections fédérales riche de promesses. Le tribun zurichois aurait dû réfléchir à deux fois avant d'emprunter cette métaphore à Saddam Hussein dont on sait le sort funeste. Suite à la débâcle de ce 25 novembre, il ne risque au pire qu'une retraite - qu'on hésite à qualifier de "bien méritée" - entre sa villa de la Goldküste et son château des Grisons.

Car la défaite est sans appel. L'initiative de l'UDC a été balayée par deux Suisses sur trois et la totalité des 23 cantons, y compris ce Tessin qu'on pensait particulièrement susceptible de céder aux sirènes xénophobes et populistes. Et qu'on ne nous ressert pas la fable du combat de David contre Goliath: pour cette dernière campagne, l'UDC a dépensé deux fois plus d'argent que tous ses opposants réunis.

Le choc de ce "dimanche noir" du 9 février a eu notamment le mérite d'inciter les milieux économiques et universitaires à descendre de leur tour d'ivoire (l'aveu est de Patrick Aebischer, ancien président de l'EPFL) et à mettre les mains dans le cambouis. Depuis ce sursaut de la société civile, toutes les initiatives de l'UDC - renvoi des criminels étrangers, No-Billag, juges étrangers - ont été rejetées avec des majorités allant de 59 à 72%. A cela s'ajoutent une série de déboires électoraux, en Suisse romande, mais aussi à Zurich, fief du bateleur  de l'Albisgüetli.

Cela incitera t-il les pontes de l'UDC à faire leur examen de conscience ? Remettront-ils en question leur prétention d'une insupportable arrogance à représenter à eux seuls le "peuple", au nom d'une suissitude intolérante et intransigeante ? En d'autres termes, vont-ils nous lâcher un tant soit peu les baskets ?

On peut en douter à en juger à la nouvelle rafale d'initiatives, nourrie de son obsession isolationniste, que nous promet l'UDC. Pour Roger Köppel, son porte-plume officieux, l'échec du 25 novembre menacerait la démocratie directe. Or, c'est son parti qui risque de la dénaturer à force d'en abuser.

Donc, le combat continue. Pour les tenants d'une Suisse tolérante, ouverte au monde, mais sans rien renier de ses valeurs identitaires, ce n'est pas le moment d'abaisser leur garde.

 

 

 

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16/11/2018

Une signature qui n'engage plus

Une nouvelle polémique est venue perturber la saga du recomptage des voix de l'élection sénatoriale en Floride. Quelques milliers de bulletins postaux, principalement de jeunes électeurs, ont été annulés par l'administration républicaine sous prétexte que leur signature ne correspondait pas à des paraphes antérieurs de documents officiels. Les démocrates crient au scandale, arguant du fait qu'une signature peut évoluer au gré de l'existence de son auteur. Leur indignation est évidemment partisane, mais elle se fonde aussi sur des faits objectifs.

Citée par le New York Times, Tamara Thornton, professeure à l'Université de Buffalo, constate ainsi que "la culture et la technologie ont fait de la signature un instrument  dévalué. Elle devait sa popularité en tant que moyen pour une personne d'exprimer son individualité, garantissant son identification. De nos jours, on préfère utiliser un emoji (1)".

"Les jeunes électeurs n'ont pas une identité affirmée; leur signature est en flux. Ils vivent dans un monde digital où leur signature ne constitue pas une mesure permanente de leur identité", affirme pour sa part Daniel Smith, de l'Université de Floride, auteur d'une étude concluant que les jeunes électeurs risquent davantage une invalidation de leur bulletin postal, car ils n'ont pas suffisamment pratiqué leur écriture manuelle pour acquérir une signature immuable.

En d'autres termes, à l'ère d'internet et du smartphone, l'usage de l'écriture se perd - particulièrement parmi les nouvelles générations - au point que nombre d'écoles américaines ont renoncé à l'enseigner. En fait, seuls 10 des 50 Etats de l'Union maintiennent l'apprentissage de l'écriture cursive dans leur cursus scolaire.

L'auteur de ces lignes, pour qui cette matière lui valait ses plus mauvaises notes, n'aurait certes pas regretté son abandon. Dans ma lointaine enfance, j'avais été la victime peu consentante de l'une de ces nombreuses réformes dont l'école genevoise est si friande. Il s'agissait alors d'apprendre l'écriture scripte, des lettres faites de ronds et de bâtons, soigneusement calligraphiés. Quelques années plus tard, patatras, on revenait à l'écriture cursive. J'en ai gardé un ensemble de hiéroglyphes informes que je suis à peu près le seul à plus ou moins déchiffrer et sur lequel  - heureusement pour moi - aucun graphologue n'a fondé une analyse de personnalité.

Quant à ma signature, elle remonte à mes années de collège lorsque, pour tromper l'ennui d'une leçon particulièrement somnolente, avec mon voisin de classe, nous avions entrepris de nous fabriquer un paraphe définitif, sésame indispensable pour aborder l'âge adulte. Inutile de dire qu'il n'avait qu'un lointain rapport avec  ma signature actuelle.

Heureusement, elle est de moins en indispensable, puisque les émetteurs de cartes de crédits européens, très en avance sur leurs homologues d'outre-Atlantique, ont depuis longtemps renoncé à la signature comme moyen d'identification, au profit d'un pin beaucoup plus sûr. Mais les Américains  s'y mettent aussi: quatre des plus grandes entreprises du secteur - Amex, Discover, Mastercard et Visa - viennent  à leur tour d'abandonner le paraphe comme garantie de paiement.

Du coup, Walmart, la première chaîne de supermarchés du pays, a suivi le mouvement. C'est d'autant plus significatif que cette entreprise attire surtout une clientèle aux moyens modestes et d'un niveau d'éducation peu élevé, pour qui l'écriture manuelle n'est certes pas le point fort.

(1) Emoji, terme japonais pour désigner les pictogrammes utilisés dans les messages électroniques et les pages web.

 

 

 

 

 

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11/11/2018

Trump: la victoire en déchantant

Commentant les élections américaines de mi-mandat, Donald Trump a célébré "un immense succès, un jour incroyable où les républicains ont défié l'Histoire". De manière sélective, il faisait allusion au maintien ou à l'accroissement de la majorité républicaine au Sénat (cela dépend du désormais rituel recomptage en Floride !) auxquels il n'a pas peu contribué par ses meetings incendiaires. Mais même en temps ordinaire, la tâche des démocrates était quasi insurmontable, car ils défendaient 26 des 35 sièges en jeu, y compris dans une dizaine d'Etats où l'actuel président avait surclassé Hillary Clinton lors de la présidentielle de 2016. 

Cela dit, cette campagne a permis à Trump de démontrer qu'il n'était plus un OVNI de la politique américaine. On peut être rebuté par son discours fondé sur la peur et la haine, mais force est de constater qu'il trouve un écho chez bon nombre d'Américains. Il dispose désormais d'un parti républicain à sa botte, débarrassé de ses personnalités plus modérées. Un parti fait en grande majorité d'hommes blancs, de milieux ouvriers ou ruraux, qui a fait une croix sur les groupes minoritaires: Noirs, Hispaniques, Américains d'origine asiatique, LGBT... 

Or, ces minorités additionnées, de tendance démocrate, sont aujourd'hui majoritaires dans au moins cinq Etats de l'Union - y compris un bastion républicain comme le Texas - et elle pourraient le devenir dès 2027 dans la catégorie de population âgée de 18 à 29 ans. A cela, s'ajoutent les femmes qui ont voté à 58% pour les démocrates, ainsi que les nouveaux électeurs en hausse de 16% par rapport au précédent scrutin.

Mais le principal enseignement de ces midterms réside dans la victoire sans contexte des démocrates à la Chambre des représentants, seul scrutin à l'échelle nationale à part l'élection présidentielle. Or, non seulement ils y disposeront d'une majorité confortable d'une quarantaine de sièges, mais, une fois tous les votes décomptés, ils auront une avance de 8% au plan populaire. A défaut d'une répudiation en règle du "trumpisme", c'est à tout le moins un désaveu.

Il faut encore mentionner une kyrielle de succès au niveau local jusque là solidement en mains républicaines. Il s'agit des gouverneurs et des  législatifs d'Etat qui ont en particulier le pouvoir non négligeable de redessiner la carte électorale, une arme que les républicains ont maniée avec une redoutable efficacité. Or, les démocrates leur ont arraché 7 postes de gouverneurs, remportant notamment ceux de Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin, trois Etats où Trump avait grapillé les quelques milliers de suffrages qui lui avaient permis de remporter le Collège électoral, alors même qu'Hillary Clinton l'avait devancé de 3 millions de voix au plan national.

L'avenir se présente donc sous des augures favorables pour les démocrates … à condition qu'ils survivent sans encombre aux deux années cruciales qui les séparent de la présidentielle de 2020. Face à l'étroite homogénéité de leurs adversaires, leur hétérogénéité est certes un atout, mais aussi un risque, comme l'a montré la rivalité féroce entre partisans de Clinton et de Bernie Sanders qui leur a coûté la Maison Blanche en 2016. Il leur faudra trouver un juste équilibre entre une opposition résolue aux pulsions autoritaires du président - à commencer par son intention réaffirmée de torpiller l'enquête du procureur spécial Robert Muller - et la recherche de compromis avec l'exécutif sur des sujets tels que la santé - préoccupation numéro un des Américains, bien avant l'immigration - , la modernisation des infrastructures, voire le contrôle des armes à feu.

Ancienne et bientôt future speaker de la Chambre, Nancy Pelosi a eu les mots justes à cet égard: "Nous avons la responsabilité de trouver des solutions communes chaque fois que nous le pourrons", tout en restaurant "les contre-pouvoirs constitutionnels face à l'administration Trump".

La voie est étroite et semée d'embûches, mais aussi porteuse d'espoir. Rompue aux combats politiques les plus âpres, la future troisième personnalité de l'Etat sait bien que le locataire désormais en sursis de la Maison Blanche ne lui fera aucun cadeau. Mais elle non plus !

 

 

 

 

 

 

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