Confession d'un supporter grenat chauvin et de mauvaise foi

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Le risque d'un Brexit sans accord. Les menaces de Trump contre l'Iran. Le suspense des élections européennes. La ronde incessante des gilets jaunes. Tout cela est passé à l'arrière-plan, un dimanche gorgé de soleil, alors que le Servette FC, ivre de bonheur, fêtait son retour dans l'élite du football suisse, qu'il n'aurait jamais dû quitter au regard de son glorieux palmarès.

Oui, je l'avoue je suis un supporter sans concession du club grenat, avec ce que cela suppose de chauvinisme, de partialité et de mauvaise foi. Certes, les exploits européens d'un Bâle ou d'un Young Boys ne me laissent pas totalement indifférents, mais leurs échecs ne troublent nullement mon sommeil, tandis que la moindre défaite des Grenats me fend le cœur.

J'ai attrapé ce virus vers ma dixième année alors que, pour la première fois, je pénétrais dans l'antre des Charmilles. Inspiré par une attaque de feu - Tamini-Pasteur-Fatton - Servette y atomisa Saint-Gall 8-0. Des années plus tard, mon fils, au même âge, m'accompagna à son tour aux Charmilles pour y voir notre club favori écraser Young Boys 6-0. L'un des buteurs était un certain Karl-Heinz Rummenigge, vice-champion du monde avec la Mannschaft. Au cours de ses deux saisons à Genève (1986-88), il fit honneur à sa réputation avec 34 buts.

Que de souvenirs glorieux, ou amers, aux cours de ces décennies, à commencer par ces derbies lémaniques explosifs, dont nous serons malheureusement privés la saison prochaine par la faute du Lausanne-Sports resté en rade, à l'étage inférieur. L'un d'eux est gravé dans ma mémoire: par un froid dimanche d'automne de 1961, 34.000 spectateurs se pressaient à la Pontaise, agglutinés à la ligne de touche. Seul bémol: Servette perdit 4-0 !

Et puis, il y avait la magie de ces soirées européennes, comme en 1978, lorsque les Grenats éliminèrent le Nancy-Lorraine de Piatini, ou en 2002, quand un but à la dernière minute scella le sort de Saragosse, un (presque) grand d'Espagne.

Le spectacle était souvent garanti aux Charmilles, particulièrement celui offert par le Wunderteam de 1979 (Barberis, Andrey, Schnyder et autres Bizzini) qui remporta quatre trophées avec dix victoires en dix matches du tour final du Championnat suisse. Lors de la finale de la Coupe à Berne contre YB, mon collègue et ami Jean-Noël Cuénod, emporté par son enthousiasme, ponctua le but victorieux du Hollandais Hamberg d'un coup de poing magistral dans mon œil gauche. Je ne lui en ai tenu nulle rigueur: après tout, c'était la première fois de mes quatre voyages au Wankdorf qu'on ramenait la Coupe à Genève !

Autre équipe phare, la bande à Snella, double championne de Suisse en 1961 et 1962. Une phalange de quasi- juniors, renforcés par les trois Hongrois ayant fui leur pays écrasé par les chars soviétiques (Nemeth, Mackay et Pazmandy) qui entouraient un vétéran de 36 ans, Jacky Fatton. Numéro 11 de génie, ce petit ailier gauche à l'instinct infaillible de "tueur", détient toujours le record des buts marqués dans l'histoire du football helvétique avec 274 réussites en deux décennies sous le maillot grenat (1943-63) … moins quelques saisons à Lyon où il fut tout aussi prolifique. 

En 1961, par une douce soirée printanière, Servette rencontrait  Grashoppers pour la dernière journée du championnat. Le titre était en poche avec 23 victoires sur 26 matches et les jeunes pousses de l'entraîneur Snella  n'avaient qu'un objectif: mettre le "vieux" Fatton dans la position la plus favorable - quitte à sacrifier leurs propres chances - afin qu'il batte le record détenu alors par le Bâlois Hügi. Ce qui fut fait.

Quelques années en arrière, Servette, dans un match de Coupe contre Bâle, avait égalisé miraculeusement à la toute fin du temps réglementaire. Au coup d'envoi des prolongations, les minimes massés sur la ligne de couche suppliaient Fatton:  "Un but, Jacky, un but !" . Deux minutes plus tard, leur vœu était exhaussé.

Jacky Fatton s'en est allé en 2011 à l'âge de 85 ans, emportant avec lui son record sans doute gravé à jamais dans l'airain. Même le fabuleux record de grands chelems de Federer a plus de chances d'être surpassé !

 

 

 

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Commentaires

  • Ah, ce but de Hamberg! Tu oublies de dire que mon coup de poing bien involontaire avait fait gicler ta lentille de contact que nous retrouvâmes par miracle sur les gradins, ce qui t'a permis de voir la fin du match et les Servettiens soulever la Coupe! Merci pour ces évocations pleine d'émotions. De Paris, j'ai également vibré à ce retour de notre cher Servette dans l'élite du foot suisse, avec des souvenirs pleins la tête. Hélas, La Praille ne remplacera jamais le charme vétuste des Charmilles. Cela dit, j'espère que cette Ascension – c'est bientôt le jour! – ne sera pas suivie de nouvelles déceptions et que Servette retrouvera bientôt les compétitions européennes. Genève ne supporte pas la médiocrité.

  • "un supporter grenat chauvin et de mauvaise foi"
    A partir du mot "chauvin" c'est, comme on disait autrefois dans les milieux cultivés, un pléonasme.
    Cela s'applique évidemment à la grande majorité des supporters.

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