• L'autogoal de Matteo Salvini

    Imprimer

    Comme le chantait Aznavour, Matteo Salvini se voyait déjà "en haut de l'affiche", grisé par le succès populaire d'un tournée des plages aux relents de "Marche sur Rome", celle qui avait amené Mussolini au pouvoir, en 1922.

    En mettant brutalement fin à la coalition gouvernementale avec le Mouvement des 5 Etoiles (M5S) - dont il était l'homme fort et le perturbateur en chef - le Duce de la Ligue comptait bien provoquer des élections anticipées triomphales qui, fort de sondages flatteurs, lui auraient octroyé les pleins pouvoirs pour gouverner l'Italie avec l'éventuel soutien des troupes déclinantes de Silvio Berlusconi, lequel n'en était plus à un lifting près.

    Mais Salvini a multiplié les erreurs d'appréciation, faisant douter de son sens politique et aboutissant à un monumental autogoal. Tout d'abord, il n'était pas maître des horloges puisque le recours à des élections anticipées est du seul ressort du président de la République, lequel dispose d'un réel pouvoir de décision en cas de vacance de l'exécutif. Et Sergio Mattarella, l'actuel locataire du Quirinal, n'attendait que le moment de renvoyer le parti d'extrême-droite dans l'opposition.

    Ensuite Salvini avait été visiblement désarçonné par le réquisitoire virulent  à son encontre de Giuseppe Conte qui, lassé de son rôle de potiche, entendait bien rester au palais Chigi avec cette fois le plein exercice des pouvoirs du président du Conseil. Et surtout, il avait gravement sous-estimé l'instinct de survie des parlementaires du M5S dont la moitié  au moins auraient été balayés par les électeurs. De là à ce que son ex-partenaire vire à gauche en s'alliant avec le Parti démocrate, il y avait un pas que le chef de la Ligue n'avait pas anticipé. 

    Il est vrai que cette nouvelle alliance est un peu celle de la carpe et du lapin. Après quatorze mois au pouvoir, la ligne politique du mouvement fondé par Beppe Grillo, prônant une sorte de démocratie virtuelle via internet, est toujours aussi floue. Quant au Parti démocrate - lointain héritier du Parti communiste italien - il n'est pas exempt de rivalités intestines entre son nouveau chef, Nicola Zingaretti, qui aurait préféré le recours aux urnes, et son prédécesseur, Matteo Renzi, inconsolable d'avoir perdu le pouvoir à la suite d'un autre autogoal.

    Cela dit, la nouvelle coalition n'est pas plus bancale que la précédente et ses chances de survie jusqu'au terme constitutionnel de la présente législature plutôt meilleures. Pour l'Europe, déjà pleinement absorbée par le dossier pourri du Brexit, de voir ainsi s'éloigner le spectre d'une crise à l'italienne est un soulagement.

    Même s'il ne s'agit que d'un sursis. 

     

     

     

     

     

    Lien permanent Catégories : Air du temps 8 commentaires
  • Pour l'écrivain soviétique Vasily Grossman, Staline et Hitler se rejoignaient dans l'horreur

    Imprimer

    Au plus fort de la bataille de Stalingrad, les lignes de deux armées étaient tellement proches que, pour se protéger des bombardements, Russes et Allemands se réfugiaient parfois dans la même tranchée avant de retourner chacun de leur côté pour reprendre le combat. Cette scène surréaliste est décrite par l'écrivain Vasily Grossman auquel l'historienne américaine d'origine russe, Alexandra Popoff, a consacré une superbe biographie, qui jette une lumière crue sur le "Siècle soviétique" (1).

    Correspondant de guerre pour l'Etoile Rouge, l'organe de l'armée soviétique qu'il suivit jusqu'à Berlin, Grossman, plutôt que de célébrer les exploits des généraux qui, loin du front, n'hésitaient pas à sacrifier des milliers d'hommes pour leur plus grande gloire, s'intéressait surtout au sort des simples soldats, happés par l'horreur des combats, hantés par la présence constante de la mort, mais à l'héroïsme et à l'esprit de sacrifice indomptables, les véritables vainqueurs de la "Grande Guerre patriotique".

    L'Enfer de Treblinka

    A la différence de son confrère et ami Illya Ehrenburg, pour qui le seul bon Allemand était un Allemand mort, Grossman entendait distinguer des hauts gradés nazis le simple troufion de la Wehrmacht, soumis au même sort tragique que ses homologues russes. Une conviction fortement ébranlée par la découverte, en janvier 1945, des camps d'extermination libérés par l'Armée rouge. Il en résulta un texte bouleversant sur L'Eenfer de Treblinka - où périrent 700.000 de ses coreligionnaires juifs - qui constitua une pièce de conviction majeure au procès de Nuremberg.

    Mais, comme le démontre sa biographe, Grossman fut avant tout l'un des plus grands écrivains russes du XXe siècle, à l'égal d'un Pasternak ou d'un Soljenitsyne. Il naquit en 1905 à Berdichev, une petite ville aux confins de l'Ukraine et de la Pologne. A l'âge de 5 ans, il accompagna sa mère à Genève où il acquit une bonne connaissance du français. Adolescent, il s'enthousiasma pour la révolution bolchévique - avec une préférence pour Trotski - sous l'influence de son père qui, toute sa vie durant, fut son inspirateur et son conseiller,.

    La terreur stalinienne

    Cette heureuse harmonie familiale compensait les frustrations d'une œuvre d'écrivain constamment perturbée par la censure. Témoin privilégié de la collectivisation des terres en Ukraine qui entraîna des millions de morts de faim, Grossman perdit vite ses illusions révolutionnaires, confronté à la terreur du totalitarisme stalinien. Vinrent ensuite les purges de la fin des années 30 avec la liquidation de l'élite politique et culturelle de l'URSS, à commencer par les bolchéviques historiques et la fine fleur de l'Armée rouge, tous disparus dans les salles d'exécution de la Lubyanka ou dans les camps du Goulag sibérien. 

    Cette épuration gigantesque, fruit de la paranoïa du maître du Kremlin, ne fut pas sans conséquences sur les désastres militaires de l'été 1941. Une fois le sort de la guerre inversé et la victoire acquise aux prix de sacrifices inouïs, Grossman, à l'exemple de nombre d'anciens combattants, se prit à espérer une libéralisation du régime. Mais ce fut le contraire qui arriva: la terreur redoubla, culminant, au début des années 50, dans le prétendu "complot des médecins" et une campagne antisémite à laquelle l'écrivain d'origine juive n'aurait sans doute pas survécu si la mort du dictateur n'y avait pas mis un terme.

    Entre temps, l'ancien correspondant de guerre avait commencé dès 1948 la rédaction de son œuvre majeure, Vie et Destin, une fresque historique centrée sur la bataille de Stalingrad, mais avec une multitude de personnages et des constants retours en arrière, dans la grande tradition du roman russe, sur le modèle de Guerre et Paix de Tolstoï. Mais à peine achevé en 1960, l'ouvrage fut saisi par le KGB pour être mis au pilon. Motif: il mettait sur le même pied Hitler et Staline, le Goulag et l'Holocauste, le nazisme et le stalinisme. Ayant obtenu une entrevue avec Mikhaïl Souslov, l'idéologue du Kremlin, Grossman se vit répondre que son roman ne pourrait être publié  avant  200 ans, car il était "hostile au peuple soviétique" et que "sa publication aiderait nos ennemis".

    Version française à Lausanne

    Miraculeusement, quelques exemplaires furent transférés clandestinement en Occident - par l'intermédiaire notamment d'Andreï Sakharov - et en 1980 une version française fut finalement publiée à Lausanne par l'éditeur d'origine serbe, Vladimir Dimitrijevic, lequel avait déjà à son actif plusieurs dissidents soviétiques. Mais il fallut attendre la glasnost de Gorbatchev pour qu'il paraisse enfin en Russie en 1989 dans sa langue originale. En 2013, le FSB, successeur du KGB, "libéra" Vie et Destin afin qu'il puisse être versé aux archives du Ministère de la culture.

    Mais Vasily Grossman, mort en 1964 d'un cancer du pancréas à l'âge de 59 ans, ne connut aucun de ces heureux développements. Aujourd'hui, dans la Russie poutinienne en passe de  réhabiliter la figure monstrueuse de Staline, il est plus ou moins ignoré. Car, comme le constate Alexandra Popoff, "il est plus facile de croire en un glorieux passé que d'admettre que le stalinisme et le nazisme sont les deux faces d'un même miroir".

    Si sa biographie était publiée un jour en langue russe, il serait intéressant de voir la réaction de l'actuel maître du Kremlin !

    (1) Vasily Grossman and the Soviet Century, par Alexandra Popoff, Yale University Press, 2019.

     

     

     

    Lien permanent Catégories : Air du temps 1 commentaire
  • Le réquisitoire posthume de Basquiat contre les violences policières

    Imprimer

    Au début des années 80, New York était en quasi-banqueroute, tandis que l'épidémie de sida faisait des ravages parmi les jeunes artistes de Greenwich Village. Mais la Grande Pomme connaissait aussi une formidable effervescence créatrice qui débordait largement des studios sur la rue.

    Michael Stewart, un Noir âgé de 25 ans, était l'un de ces artistes de rue au talent prometteur. Au petit matin du 15 septembre 1983, après une soirée bien arrosée, des policiers l'auraient surpris en train de taguer une station de métro de la 1ère Avenue. Une heure plus tard, ils l'avaient amené à l'hôpital de Bellevue, menotté, couvert de plaies et inconscient. Au bout de deux semaines, il y mourut sans être sorti du coma.

    L'affaire déchaîna les passions dans la communauté artistique, notamment parmi les Afro-Américains (l'expression politiquement correcte pour "Noirs"). Leur frustration fut d'autant plus profonde après l'acquittement des policiers impliqués. L'un des artistes particulièrement touché était un jeune Noir d'origine haïtienne, Jean-Michel Basquiat, qui n'avait pas encore atteint la renommée incitant les collectionneurs à se disputer ses œuvres à coups de centaines de millions de dollars. "Cela aurait pu être moi, cela aurait pu être moi", n'arrêtait-il pas de dire en évoquant le sort de Michael Stewart.

    Le coup de colère de Basquiat est le thème d'une exposition inédite du musée Guggenheim. Deux petites salles au sommet du bâtiment en colimaçon de la 5e Avenue. Dans la première, des œuvres de l'artiste en forme de réquisitoire contre les violences policières, certaines antérieures à la mort de Stewart ( The Hare, Irony of a Negro Policeman, Charles the First, un hommage au saxophoniste noir Charlie Parker); dans la seconde, des œuvres d'autres artistes qui avaient participé au mouvement de protestation de 1983 (Keith Haring, Andy Warhol ou encore George Condo, auteur d'un portrait de Stewart sur son lit de mort).

    Mais le tableau le plus frappant est Defacement  (Dégradation) que Basquiat, dans sa rage, avait peint sur le mur du studio qu'il partageait avec Haring, autre grand protagoniste de l'art de la rue. On y voit deux policiers ricanant, brandissant des matraques de couleur orange, en train de tabasser un Noir qu'ils viennent d'appréhender. Ayant déménagé, Haring découpa l'œuvre pour l'emporter avec lui. Mais il ne put en jouir très longtemps, vaincu par le sida en 1990 à l'âge de 31 ans. Basquiat l'avait précédé dans la tombe deux ans auparavant, emporté par une overdose, âgé de 27 ans.

    L'exposition est aussi une première pour le Guggenheim dont le directeur, Richard Armstrong, admet l'inexpérience en matière d'art afro-américain. C'est aussi la première fois en 80 ans d'histoire que le musée confie une exposition à une curatrice de couleur, en  l'occurrence Chaédra LaBouvier. Native du Texas, diplômée en cinéma de UCLA, celle-ci dit être venue à la peinture en découvrant Defacement. En 2016, elle fut la première à montrer publiquement le tableau de Basquiat dans une exposition au Massachusetts. Elle a aussi fait la douloureuse expérience des violences policières, car son propre frère fut tué par un agent de Dallas, bien que désarmé.

    Plus de 30 ans après la mort tragique de Michael Stewart, le sujet est, hélas, toujours d'actualité. Selon les statistiques, les Noirs ont quatre fois plus de risques d'être abattus par la police que les Blancs. Cela alors qu'à la Maison Blanche, un président en mal de réélection encourage cyniquement le racisme latent de ses partisans.

     

    Basquiat's "Defacement" The Untold Story. Musée Guggenheim, New York. Jusqu'au 6 novembre 2019.

     

     

     

     

     

     

    Lien permanent Catégories : Air du temps 2 commentaires