Trump rattrapé par l'hubris

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Hubris, n.f. Chez les Grecs, tout ce qui, dans la conduite de l'homme, est considéré par les dieux comme démesure, orgueil, et devant appeler leur vengeance. Exemple concret: Donald Trump s'était vanté de pouvoir abattre en toute impunité un quidam au milieu de la foule de la 5e Avenue new yorkaise.

 

Voilà qui explique que le président américain ait jugé parfaitement anodine sa conversation téléphonique avec son homologue ukrainien, au cours de laquelle il lui avait demandé de compromettre son adversaire démocrate dans la campagne présidentielle, et donné l'impression d'un quid pro quo en suspendant son aide militaire à Kiev. Toute autre avait été la réaction de son entourage qui, atterré par le contenu explosif de cette conversation, avait vainement tenté de la cacher, quitte à encourir le délit d'obstruction de la justice.

Du coup, la majorité démocrate de la Chambre des représentants a déclenché la procédure d'impeachment avec le risque de conférer à Trump le rôle de victime face à de mauvais perdants contestant la légitimité de son élection. Et aussi celui d'un coup d'épée dans l'eau dans la mesure où, quelle que soit la solidité du dossier d'accusation, il y avait peu de chances que les républicains, majoritaires au Sénat, ne désavouent leur président. 

Mais ces considérations ne sont plus d'actualité. Confrontés aux violations flagrantes l'ordre constitutionnel américain par l'actuel occupant de la Maison Blanche, les démocrates n'avaient plus d'autre choix que la voie de l'impeachment s'ils ne voulaient pas perdre toute crédibilité, comme l'a bien compris Nancy Pelosi,  la présidente de la Chambre qui, jusque là, avait freiné des quatre fers.

Cela étant, les risques évoqués plus haut n'ont pas disparu. Tout dépendra de la manière dont les démocrates conduiront leur enquête. Plutôt que de se perdre en digression sur l'amoralisme du président et ses manières de mafioso, il est impératif qu'ils s'en tiennent aux faits, rien que les faits. Jusqu'ici toutes leurs tentatives d'investigation de l'administration Trump se sont heurtées à un mur, la Maison Blanche usant et abusant du "privilège exécutif" pour s'y opposer. Or, conséquence d'un arrêt de la Cour suprême contre le président Nixon, à l'époque du Watergate, celui-ci ne peut être invoqué dans une procédure d'impeachment, ce qui élargit considérablement les possibilités d'enquête de la majorité démocrate de la Chambre.

La mise en accusation du président, qui nécessite une majorité simple de la Chambre, ne fait donc guère de doute. Mais ce sera une autre affaire que de convaincre le Sénat, seul compétent pour voter sa destitution à la majorité des deux tiers, ce qui implique de débaucher une vingtaine d'élus républicains. Mission impossible ?

De fait, et particulièrement en une année électorale, le véritable jury sera l'opinion publique. A cet égard, les choses semblent bouger. Selon un sondage de CBS, 55% des Américains approuveraient la procédure d'impeachment sans préjuger de son issue. Un autre sondage révèle que les partisans d'une destitution de Donald Trump, jusqu'ici très minoritaires, seraient désormais à égalité avec les opposants, avec une évolution particulièrement significative parmi les électeurs républicains désertant leur président, dont le nombre en une semaine serait passé de 9 à 23 %.

 

 

 

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Commentaires

  • Un sage commentaire de quelqu'un qui a assisté de première main au processus américain visant à mettre en accusation Nixon. C’est un rappel important de la décision rendue en 1974 par la Cour suprême des États-Unis dans laquelle "executive previlege" ne peut être invoqué dans une procédure d'impeachment!

    La presse américaine ferait bien de répéter cela plus souvent.

  • ...Donald Trump s'était vanté de pouvoir abattre en toute impunité un quidam au milieu de la foule de la 5e Avenue new yorkaise... Citez-moi la source de cette affirmation. Merci d'avance

  • "Je pourrais me promener au milieu de la 5e Avenue et tirer sur quelqu'un, et je perdrais pas d'électeurs"
    Donald Trump au cours d'un meeting des primaires républicaines à Sioux City, Iowa, en janvier 2016.

  • En réponse à votre question.

    https://youtu.be/rMmiLWDpCno

  • Permettez-moi une mise en perspective de votre analyse, qui est malheureusement symptomatique de la couverture médiatique actuelle de l'information.

    Sur instigation du parti démocrate, la justice américaine a mené, pendant deux ans, une enquête infructueuse contre l'actuel président, au lieu de se focaliser sur les élections présidentielles de 2020, afin d'éviter qu'il soit élu pour un deuxième mandat.

    De manière irresponsable, ce parti se lance maintenant dans un processus de destitution, dont l'issu ne peut laisser aucun doute et qui favorisera justement une réélection triomphale.

    En outre, j'ajoute que l'ancien Vice-Président, Joe Biden, actuel candidat démocrate à la présidentielle, dont il est question dans cette affaire, s'était vanté, le 23 janvier 2018, devant une audience du groupe de réflexion "Council on Foreign Relations" avoir menacé le président ukrainien de l'époque, Petro Poroshenko, avec l'annulation d'une ligne de crédit de 1 milliard USD, s'il ne licenciait pas le procureur général de l'époque, Viktor Shokin, qu menait une enquête sur l'implication possible du fils de Joe Biden, Hunter, dans une affaire de corruption présumée, autour de la société d'exploitation de gaz ukrainienne,Burisma Holdings. "Finally, they got rid of the son of a bitch."

    J'ai écrit un papier la dessus sous le titre "Creepy Joe".

  • Accusé de passivité dans la lutte contre la corruption, le procureur Viktor Shokin était sous la pression de plusieurs représentants occidentaux, pas seulement le vice-président Biden mais aussi Christine Lagarde, alors directrice du FMI. Ils avaient finalement obtenu son limogeage par le parlement ukrainien, en mars 2016.
    Selon la presse américaine, il n'aurait jamais sérieusement enquêté sur la société Burisma dont Hunter Biden était effectivement administrateur avec une rémunération confortable. Cela dit, jusqu'à preuve du contraire, il n'y a aucun indice que son père ait été impliqué dans cette société. En fait, lorsque son fils lui avait fait part de l'offre de Burisma, Joe Biden lui aurait répondu: "J'espère que tu sais ce que tu fais !"

  • Le calcul peut etre gagnant: si les républicains votent l`impeachment, ils désavouent leur président et par conséquent eux-meme puisqu`ils l`ont choisi; s`ils ne le votent pas (probable), ils font basculer dans le camp démocrate des électeurs qui en ont plein les bottes de ce président-clown qu`ils ressentent comme une honte pour leur pays et qui n`auraient sinon pas voté démocrate car ayant perdu confiance en la politique mais qui vont le faire maintenant pour se venger des républicains.

  • Merci beaucoup pour cet éclairage, cher André. Une minuscule lueur dans le tunnel de l'hubris.

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