Aung San Su Kyi et l'Occident: l'histoire d'un malentendu

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"Des généraux cruels, une icône à la pureté irréprochable, et un peuple innocent attendant le salut. Telle était l'image gravée dans le marbre de la Birmanie", constate l'historien Thant Myint-U dans un livre qui apporte un témoignage de première main sur l'actuel Myanmar (1).

L'icône, c'est  Aung San Su Kyi qui a passé dix-huit années en résidence surveillée pour prix de son combat contre la dictature militaire. En retour, l'Occident l'a couverte d'honneurs: Prix Nobel de la Paix en 1991, Citoyenne d'honneur de la Ville de Paris en 2004, des doctorats honoris causa d'universités parmi les plus prestigieuses (Oxford, Louvain), des récompenses à la pelle.

Aujourd'hui, l'icône est tombée de son piédestal. L'ancienne prisonnière d'opinion, parvenue aux plus hautes fonctions dans son pays, est restée silencieuse devant la tragédie des Rohingyas (10.000 morts et 750.000 réfugiés et personnes déplacées). Du coup, Paris lui retire sa citoyenneté d'honneur, la ville d'Oxford reprend ses clés, le musée de l'Holocauste de Washington annule son prix et Amnesty International n'en veut plus comme ambassadrice des droits humains. La désillusion de l'Occident est à la mesure - ou à la démesure - de sa dévotion d'antan.

C'est  ce malentendu que Thant Myint-U, à l'aise dans les deux cultures, tente d'éclairer. Né en 1966 à New York, il découvrit à l'âge de 8 ans son pays d'origine, à l'occasion des obsèques de son grand-père - l'ancien secrétaire général de l'ONU U Thant - organisées à la sauvette par la junte militaire qui redoutait qu'elles ne fussent le prétexte d'un soulèvement populaire.

La Birmanie est un pays d'ancienne civilisation, sa première monarchie, qui fit la splendeur de Pagan, remontant au premier millénaire. Tout au long d'une histoire marquée par des phases d'expansion et de décadence, les rois birmans étaient réputés pour leur esprit de conquête dont le Siam (l'actuelle Thaïlande) fit principalement les frais. Mais au 19e siècle, ils trouvèrent leurs maîtres en la personne des Britanniques. Au terme d'une série de guerres anglo-birmanes, ceux-ci annexèrent le pays à leur Empire des Indes, ouvrant la porte à une immigration massive de musulmans d'Assam et du Bengale qui portait en germe la  tragédie des Rohingyas.

Confronté à un mouvement d'indépendance  dirigé par un jeune étudiant du nom d'Aung San - le père de l'actuelle dirigeante -  Londres rétablit l'autonomie de la Birmanie en 1937. Cinq ans plus tard, les Japonais victorieux y furent accueillis en libérateurs, mais ils eurent tôt fait de s'aliéner la population par leur arrogance et la brutalité de leur administration. Tournant casaque, Aung San se rallia aux Britanniques contre la promesse d'une future indépendance. Celle-ci advint le 4 janvier 1948, six mois après l'assassinat de son instigateur en plein conseil des ministres. Sa fille avait alors 2 ans.

Née sous d'aussi sombres auspices, la jeune nation devait connaître une grande instabilité tant sur les plans politique qu'économique. Et la grande diversité de ses ethnies aux tendances séparatistes ne facilitait pas l'exercice du pouvoir. Face à la majorité birmane de religion bouddhiste (85% de la population), on recense plus de 130 minorités, sept d'entre elles étant reconnues comme des "races nationales", souvent de confession chrétienne ou animiste. Quant aux musulmans rohingyas, ils sont considérés, même après plusieurs générations, comme des migrants interdits de naturalisation.

En 1962, le coup d'Etat du général Ne Win mis fin à la démocratie parlementaire au profit d'une junte militaire qui, prônant "une voie birmane vers le socialisme", coupa totalement les liens avec le monde extérieur, en se retirant de la plupart des organisations internationales. En fait, le pays fut mis en coupe réglée au seul profit des généraux qui ne se souciaient guère d'une économie en chute libre. Un exemple: autrefois le grenier à riz du Sud-Est asiatique, la Birmanie fut réduite à en importer au prix de précieuses devises fortes.

Pendant ce temps, Aung San Su Kyi menait une vie paisible et studieuse à Oxford en compagnie de son mari britannique. En 1988, alors qu'elle était revenue au pays natal pour soigner sa mère malade, elle se trouva mêlée à une révolte d'étudiants qui ne supportaient plus l'incurie et la corruption du régime. Fille du martyr et héros de l'indépendance, elle prit naturellement la tête de ce mouvement d'opposition, contraignant  la junte à  organiser en 1990 des élections libres. Son nouveau parti, la Ligue pour la Démocratie (NLD), remporta une victoire écrasante, aussitôt confisquée par les militaires au prix d'une  sanglante répression.

Il fallut attendre une nouvelle génération de galonnés pour que la Birmanie émerge de son isolement et, avec elle, Aung San Su Kyi, dont les gouvernements occidentaux exigeaient la libération pour lever leurs sanctions commerciales. En 2015, le NLD renouvela son succès électoral écrasant de 1990. Inéligible en tant que chef de l'Etat pour avoir épousé un étranger, elle se tailla, avec un parlement à sa botte, un poste de "conseillère spéciale de l'Etat", une présidence  de facto regroupant plusieurs ministères. Mais elle a dû concéder aux militaires les portefeuilles clés de la défense et de la sécurité. Voilà qui pourrait expliquer sa passivité et son silence devant le sort des Rohingyas. 

Mais il est une explication plus fondamentale. Plutôt que la championne des droits humains portée aux nues par ses anciens admirateurs occidentaux, Aung San Su Kyi est d'abord une nationaliste birmane qui partage les préventions de ses compatriotes à l'encontre des minorités, particulièrement les Rohingyas. Et quelle que soit la brutalité de sa confrontation avec les généraux, elle reconnaît une légitimité certaine à une armée dont le fondateur fut son propre père.

C'est une même légitimité que lui accordent les militaires au nom de cette filiation avec le père de l'indépendance birmane. Certes, ces 18 années de résidence forcée n'étaient pas le Club Med. Mais ils lui ont épargné les conditions inhumaines de détention de ses compagnons de parti, laissant ainsi toujours une porte entrouverte à un éventuel dialogue. 

Mais un dialogue fondé sur des réalités birmanes.

(1) The Hidden History of Burma, par Thant Myint-U (Atlantic Books, London).

Le documentaire Birmanie: les coulisses d'une dictature, sera projeté les 10 et 12 mars au Grütli dans le cadre du Festival international du Film sur les droits humains de Genève.

 

 

 

 

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Commentaires

  • Très intéressant! Merci.

  • Un grand merci pour cet article fort intéressant, bien documenté et très bien écrit. J'ai beaucoup appris d'un pays dont je savais peu de choses.

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