Air du temps - Page 4

  • Sicile: ville nouvelle...ou musée à ciel ouvert ?

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    Dans la nuit du 14 au 15 janvier 1968, un tremblement de terre de force 6,5 sur l'échelle de Richter ravageait la vallée du Belice, en Sicile, faisant plus de 400 morts, un millier de blessés et 100.000 sans-abris. Plusieurs localités furent entièrement détruites, notamment les villages de Poggioreale et de Gibellina, fondés il y a plusieurs siècles. Cinquante années plus tard, ils ont suivi des voies différentes pour perpétuer le souvenir de cette tragédie.

    A Poggioreale, laissé en l'état tel qu'il se trouvait au lendemain du séisme,  un groupe de bénévoles organise des visites guidées au milieu des ruines, ponctuées par un arrêt dans un petit musée contenant des objets hétéroclites retrouvés dans les décombres: chaussures, vêtements, jouets , meubles, ustensiles de cuisine… Quant aux 1600 habitants, ils vivent désormais dans un nouveau village aux bâtiments entièrement fonctionnels, sans prétention artistique.

    Un maire charismatique

    Toute autre est la destinée de Gibellina, fruit de l'ambition d'un maire charismatique, Ludovico Corrao, au parcours politique sinueux, qui l'avait mené de la démocratie chrétienne à l'extrême-gauche avant d'être assassiné en 2011, âgé de 84 ans, par l'un de ses ouvriers d'origine bengali. Il avait conçu l'idée d'une ville entièrement nouvelle, Gibellina nuova, à 11 km. de l'ancienne, en faisant appel au gratin des artistes italiens des années 80.

    Le plus célèbre d'entre eux était sans conteste Alberto Burri (1915-1995), plasticien, peintre et sculpteur de renommée mondiale. C'est à lui que revient la réalisation, entre 1985 et 1988, du Grande Cretto, une gigantesque chappe de ciment blanc recouvrant sur dix hectares, au flanc de la montagne, les ruines de l'ancien village. Après la mort de son auteur, il fut laissé à l'abandon pendant près de vingt ans, livré à la mauvaise herbe et aux chiens errants. Aujourd'hui, nettoyé et restauré, il se présente sous la forme de gros blocs de ciment, séparés par de larges tranchées pour permettre aux visiteurs de circuler comme dans un labyrinthe (Photo Daniel Girardet-Amis du MAMCO) . Le Grande Cretto n'est pas sans évoquer le Mémorial de l'Holocauste de Berlin. L'un et l'autre entendent perpétuer le souvenir de vies humaines brutalement éteintes, que ce soit par l'action de la nature ou la main de l'homme.

    Si le message propagé par l'œuvre de Burri est sans équivoque, on ne saurait dire autant de  Gibellina nuova, nonobstant l'apport d'artistes et d'architectes tels que Pietro Consagra, Ludovico Quaroni, Franco Purini,  Alessandro Mendini, Carla Accardi. Ne craignant pas l'hyperbole, la brochure de l'office du tourisme décrit "le plus grand musée d'art contemporain à ciel ouvert au monde". Certes ! Mais s'agit-il d'une ville ? Tout au plus une ville fantôme à en juger aux rues quasiment désertes. Sur les 8000 habitants de la défunte Gibellina, une petite moitié ont choisi de s'y installer, les autres ayant apparemment préféré l'offre radicale d'exil du gouvernement italien: un passeport gratuit et un billet aller-simple pour une destination de leur choix.

    Pas de dialogue entre artistes et habitants

    Contrastant avec la blancheur éclatante du Cretto, on découvre un ensemble de bâtiments en béton gris-sale que n'ont pas épargné les ravages du temps. Ainsi, le théâtre n'est qu'un chantier inachevé, ses seuls spectateurs étant les pigeons qui viennent s'écraser sur ses murs. L'église, surmontée d'un globe blanc d'inspiration arabe qui semble flotter dans l'air, est plus animée - il est plus simple de célébrer une messe que de mettre en scène un opéra - mais, depuis l'effondrement d'une partie du bâtiment en 1994, elle est à ciel ouvert, livrant les fidèles à la pluie et à la neige. La place de la mairie est plus avenante avec ses fresques en céramique et ses sculptures de métal blanc. Il en va de même des petites maisons d'habitation à un étage flanquées d'un jardinet. 

    Mais le plus significatif est qu'il n'y a jamais eu de vrai dialogue entre les artistes et les habitants. On a voulu imposer une vision résolument urbaine à une population paysanne accoutumée à vivre dans des villages médiévaux, entourés de vignes et d'oliviers. On a l'impression que les artistes ont d'abord voulu se faire plaisir, sans pour autant cacher leurs rivalités, comme le constate  Nicolo Stabile, résident de la nouvelle Gibellina et spécialiste du site: "Alberto Burri estimait qu'il n'y avait qu'un  artiste digne de ce nom en Italie: lui-même! Originaire du Nord, il ne cachait pas son mépris pour ses compatriotes du Sud". 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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  • Trump: le commencement de la fin ?

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    Serait-ce le smoking gun ? La découverte, encore tout fumante, de l'arme du crime ? Lors du scandale du Watergate, cela avait été la révélation des enregistrements secrets du bureau ovale qui avait précipité la chute de Richard Nixon. Dans le cas de Donald Trump, les condamnation pénales de Paul Manafort, son ancien directeur de campagne, et de Michael Cohen, son ex-avocat de 30 ans, sont autant de bombes à fragmentation qui éclatent jusqu'au cœur de la Maison Blanche.

    Certes, les cas de fraude bancaire et fiscale qui pourraient valoir 80 ans de prison à Manafort sont antérieurs à son engagement dans la campagne présidentielle de Trump et ils ne relèvent pas directement d'une éventuelle collusion avec la Russie. Mais ce premier verdict de culpabilité, arraché de haute lutte par le procureur spécial Robert Muller, devrait légitimer définitivement son enquête après des mois de dénigrement par les avocats du président pour accréditer l'idée d'une "chasse aux sorcières" menée par des démocrates aigris par leur défaite électorale. Une entreprise non dénuée du succès, le pourcentage des Américains qui partagent cette opinion ayant passé de 25 à 35%.

    Or, voilà qu'un jury populaire, constitué de douze citoyens lambda, rend, en son âme et conscience, après quatre jours de délibérations, un verdict tout en nuance en ne retenant que huit des dix-huit chefs d'accusation. Difficile à cet égard pour la Maison Blanche de hurler à la chasse aux sorcières.

    Quant à l'éventuelle connexion  russe qui, si elle n'était pas le sujet principal du procès d'Alexandria, n'en figurait pas moins en filigrane. Les débats n'ont pas manqué de mettre en lumière les liens sulfureux mais riches de juteuses prébendes de l'ancien collaborateur de Trump avec l'ex-président ukrainien Yanukovich, un protégé de Vladimir Poutine. Et cela à une époque  où l'actuel locataire de la Maison Blanche était très attiré par le marché russe.

    L'autre bombe, qui pourrait faire encore plus de dégâts, a éclaté dans un tribunal de Manhattan où Cohen, l'avocat déchu de l'entreprise  Trump, a plaidé coupable de plusieurs cas de fraude fiscale et bancaire, mais surtout d'une violation de la règlementation du financement des campagnes électorales, en l'occurrence  le versement d'une somme rondelette pour acheter le silence d'un call-girl qui aurait eu les faveurs de son patron. Et cela sur instruction  "d'un candidat à une haute fonction fédérale" (Mais de qui s'agit-il ?)

    Bref, cela sent le roussi pour Donald Trump désormais directement mis en pause. Certes, il échappe en principe à la justice ordinaire dans l'exercice des ses prérogatives présidentielles. D'ailleurs, le procureur Muller a écarté cette hypothèse, estimant que le verdict couronnant son enquête ne saurait être que politique, soit une procédure d'impeachment par le Congrès. Cette problématique sera plus que jamais au centre de la campagne des élections du midterm, que les démocrates aborderont avec un surcroit de munitions.

    Reste la question fondamentale: si, comme l'a si éloquemment affirmé le procureur newyorkais du procès Cohen, les Etats-Unis constituent toujours un Etat de droit où personne n'est au dessus des lois, Donald Trump est indigne d'exercer sa plus haute  fonction. 

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  • Poutine "officier traitant" de Trump ?

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    Dans le monde opaque des services secrets, un officier traitant est chargé de recruter et de gérer un ou plusieurs espions dans un pays étranger. Le récent Sommet d'Helsinki était-il l'occasion pour Donald Trump de rencontrer son officier traitant avec qui il a passé deux heures en tête-à-tête ? La question n'est plus taboue pour le milieu politique américain.

    Jusqu'ici, ce scénario tenait du roman de science-fiction. En 1959, The Mandchourian Candidate, un livre - repris en 2004 par Hollywood - racontait l'histoire d'un candidat présidentiel manipulé par une puissance étrangère grâce à un implant introduit à son insu dans son cerveau.

    La réalité rejoindrait-elle la fiction ? Lundi dernier, lors de la conférence de presse clôturant le Sommet d'Helsinki, on a assisté à une scène surréaliste quand un journaliste américain a demandé à Vladimir Poutine s'il détenait un dossier compromettant sur son propre président, présent à ses côtés. Le Russe s'en est tiré par une pirouette: il ignorait tout des séjours de Trump à Moscou avant son accession à la Maison Blanche, un businessman occidental parmi tant d'autres.

    Poutine, qui a évoqué au passage son passé d'espion, n'ignore pourtant rien de l'art du Kompromat qui a fait la force des services russes bien avant l'Union soviétique et l'actuelle Russie. Il s'agit d'accumuler des informations sur des visiteurs étrangers intéressants pour éventuellement s'en servir au cas où… Or, les relations d'affaires de la société Trump avec la Russie ne sont nullement un secret. Pour l'ex-KGB, ne pas s'y intéresser aurait été une faute professionelle.

    Ainsi, le Financial Times a consacré deux pleines pages à tenter de démêler l'écheveau très embrouillé des connections de Trump avec des oligarques et des banques russes, qui lui avaient accordé de généreux crédits à un moment où ses investissements immobiliers battaient de l'aile, en l'occurrence un vaste projet de tour à Toronto. L'un de ces établissements, la Vnesheconombank, appartient à l'Etat russe et son président, en 2010, n'était autre qu'un certain Vladimir Poutine.

    Bien sûr, en l'absence de preuves formelles, cela signifie pas qu'il y ait là matière à chantage ou indice de collusion avec la campagne électorale de Trump. Pour le savoir, il faudra attendre la conclusion de l'enquête du procureur spécial Robert Muller, un homme d'une grande discrétion, d'autant plus redoutable.

    Mais d'autres ont déjà sauté le pas. Ainsi, l'ancien chef de la CIA, John Brennan, commentant l'ingérence de la  Russie dans la campagne présidentielle de 2016, a qualifié de "haute trahison" la préférence donnée par Trump aux dénégations de Poutine sur les conclusions accablantes des ses propres services.

    A tout le moins, la présente campagne, en vue des midterms de cet automne, ne manquera pas de piquant !

     

     

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