28/10/2018

Un parfum de Mamco à Toulouse

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Peut-on célébrer le printemps à l'orée de l'automne ? C'est l'ambition du Festival d'art contemporain. (Le Printemps de septembre) qui vient de se terminer à Toulouse  sur le thème "Fracas et Frêles Bruits" qu'explicite Christian Bernard, son directeur: "Non pas que notre festival se fût donné pour tâche d'illustrer le thème de la violence du monde, mais il était évident que plusieurs œuvres qui l'emblématiseront en 2018 étaient portées par la volonté  de se placer au cœur des conflits et des tensions du monde".

Depuis 2016, la manifestation désormais biennale de la "Ville Rose" est dans les mains de l'ancien directeur du Musée d'art moderne et contemporain de Genève (Mamco) qui, vingt-deux ans durant, en fit une institution reconnue sur la scène européenne. Avec notre groupe des Amis du Mamco, nous avons eu la chance de parcourir pendant trois jours les divers lieux d'exposition de ce printemps toulousain en compagnie de son concepteur et animateur. Toujours aussi éloquent et enthousiaste, Christian Bernard assume ses partis-pris. Mais ses choix ne doivent rien à la complaisance, mais beaucoup à un réseau très fourni, nourri notamment de ses amitiés pour des artistes qu'il a découverts et dont il a suivi la trajectoire, d'abord à la Villa Arson de Nice, puis au Mamco.

En tout, le festival a réuni 66 exposants - dont 31 femmes - de 20 nationalités différentes. Les critères sont exclusivement artistiques: à Toulouse, il n'y a pas de place pour des acheteurs milliardaires pour qui l'art n'est qu'un objet de spéculation. 

L' art contemporain est en flux, en attente de cristallisation. Foin des écoles et des manifestes, peu de référence au dérouler de l'histoire de l'art, il est bien difficile de discerner quel artiste en vogue aujourd'hui verra son œuvre lui survivre dans cinquante ans . C'est donc en toute subjectivité qu'on indiquera nos coups de cœur, au terme de ce périple sur les bords de la Garonne.

Sans totalement négliger la peinture ou la sculpture, cette édition 2018 a fait la part belle à la vidéo. On citera plus particulièrement Ultramarine, l'installation du Belge Vincent Meesen (Biennale de Venise 2015), qui montre la rencontre improbable entre un poète noir américain et un batteur flamand ; In Pursuit of Venus (Infected), le diorama de la Néo-Zélandaise Lisa Reihana sur l'irruption maléfique du colonialisme européen dans son pays d'origine ; L'Emprise des sens de la Savoyarde Camille Llobet, qui a filmé une répétition de l'Orchestre du Collège de Genève dirigé par Philippe Béran et traduite en langage des signes par une performeuse sourde, à l'intention d'un public de mal entendants.

Revenant à des formes d'art plus classiques, on mettra en évidence, dans le décor somptueux du Couvent des Jacobins, Mesure de la Lumière, l'installation de Sarkis (Biennale de Venise 2015), artiste turc quasi en résidence du Mamco, et  surtout La Grande Cavalcade de l'Autrichien Bruno Gironcoli (Biennale de Venise 2003), un ensemble jouissif de sculptures étranges, "une sorte de carnaval onirique" qui, comme le décrit le Guide du visiteur, "défile sous les yeux médusés du spectateur: un monde "hanté de fêtes dionysiaques à l'ère des "machines célibataires". (Photo Daniel Girardet- Amamco)

Le Printemps de Septembre s'est déroulé à Toulouse du 21 septembre au 20 octobre 2018. Mais plusieurs expositions importantes ont été prolongées jusqu'au 10 février 2019.

 

 

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04/10/2018

La Suisse berceau du populisme ?

Guillaume Tell, un lointain ancêtre du populisme dont la Suisse serait le berceau ?  C'est la question posée par un documentaire d'une quinzaine de minutes de la BBC, à l'occasion de la récente visite à Zurich de Steve Bannon, à l'invitation de la Weltwoche. L'ancien conseiller de Donald Trump - mais apparemment toujours son éminence grise - ambitionne de fédérer les extrêmes-droites européennes en vue de faire exploser l'Union européenne. A Zurich, il a multiplié les flatteries à l'égard de la Suisse et de sa démocratie directe, stage ultime d'un populisme de bon aloi. Autant de baisers empoisonnés, l'étreinte chaleureuse du boa constrictor.

Rédacteur en chef de l'hebdomadaire pro-UDC et anti-européen à l'origine de cette visite, Roger Köppel reprend à son compte le mythe de Guillaume Tell. Mais, rassure-t-il la BBC, il n'a nulle intention d'adresser à Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, la flèche qui fut fatale au bailli Gessler. Se présentant comme le candidat au Conseil national avec le plus grand nombre de voix jamais atteint dans l'histoire suisse, il ne cite cependant pas certains de ses éditoriaux à tonalité raciste, tel celui où il dépeignait notre équipe nationale de football comme une bande "de mercenaires balkaniques flanqués de quelques Africains ensuissés".

Mais la star de l'émission britannique est évidemment Christophe Blocher, interviewé dans son imposante demeure, avec vue imprenable sur le lac de Zurich. Serait-il un Trump avant l'heure ? Le leader de l'UDC ne le dément pas, semblant considérer la question comme un compliment. Il est vrai que sur le plan de l'idéologie ou de la fortune personnelle, il ne le cède guère au président américain. Mais à son crédit, il est un domaine où il s'en distingue: la culture. Tandis que Trump n'a jamais ouvert un livre, à part son autobiographie écrite par un "nègre", Blocher peut se targuer d'une des plus belles collections d'art suisse, réunissant Anker, Hodler et autres Amiet.

A part quelques images fugitives du Palais des Nations de Genève, la BBC mentionne à peine la Suisse romande où l'UDC a multiplié ces derniers temps les déboires électoraux. Seul interlocuteur francophone: l'industriel vaudois André Kudelski, présenté sous l'étiquette pas forcément flatteuse de "globaliste". De fait, le journaliste britannique s'intéresse surtout à son appartenance au groupe de Bilderberg que les populistes dénoncent comme une sulfureuse franc-maçonnerie de supposés "maîtres du monde", coupés du peuple.

En réalité, sur le plan économique, le parcours de Blocher se confond avec celui de Kudelski. Tous deux industriels et hommes d'affaire avisés, ils ont largement ouvert leurs entreprises au grand large: Europe, Amérique, Chine dont le Zurichois fut l'un de premiers en Suisse à exploiter les vastes potentialités. Globaliste à l'extérieur, populiste à l'interne ? Somme toute le meilleur des deux mondes !

En fin d'émission, la BBC donne la parole aux antipopulistes, non sans une certaine condescendance, rappelant au passage qu'ils appartiennent à "l'establishment". Curieusement, elle les présente comme "les libéraux", comme si Blocher n'était pas lui même un businessman libéral, voire ultra-libéral. Il faudrait plutôt parler de "société civile", celle qui s'était mobilisée en 2016 pour faire échouer l'initiative de l'UDC sur le renvoi des criminels étrangers, et qui compte bien en faire de même, le 25 novembre , contre celle sur les juges étrangers. 

Cette société civile, enfin réveillée après la débâcle du 9 février 2014, se réclame aussi de Guillaume Tell, un champion de la liberté face à l'oppresseur. Mais une liberté compatible avec un esprit de tolérance et d'ouverture au monde.

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23/09/2018

Palerme: l'art contemporain contre la mafia

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Au centre de Palerme se dresse le Musée des mutilés de guerre, vestige monumental, avec la Poste centrale, de l'architecture mussolinienne. Une plaque rend hommage à Victor Emmanuel, roi d'Italie, empereur d'Ethiopie et tout nouveau souverain d'Albanie. On est en 1939 et le régime fasciste est à son apogée, à la veille d'un conflit mondial qui entraînera sa chute. L'attention du visiteur est attirée par des bruits guerriers - raids aériens, bombardements - qui, dans cet environnement, n'ont rien d'incongru. Ils proviennent d' Unending Lightning, une vidéo de l'artiste espagnole Cristina Lucas, qui égrène les conflits armés ayant jalonné le XXe siècle: les plus connus, comme les deux guerres mondiales ou la guerre civile d'Espagne, mais aussi beaucoup d'autres, en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, tombés dans l'oubli.

Cette pièce est montrée dans le cadre de Manifesta 12, biennale itinérante d'art contemporain, l'occasion d'une visite de notre groupe de l'Amamco, les Amis du Musée d'art moderne et contemporain de Genève. Cette biennale, fondée en 1996 par la Néerlandaise Hedwig Fijen, entend donner la priorité à des artistes propageant un message à contenu politique. Zurich l'avait accueillie en 2016; dans deux ans ce sera le tour de Marseille. Pour son initiatrice, le choix de la capitale de la Sicile est logique: "Palerme, estime-t-elle, symbolise l'ADN changeant de l'Europe, elle permet de visualiser ces changements, de l'immigration aux bouleversements climatiques. "(Le Monde du 14 juin 2018.)

Une tradition d'ouverture et de tolérance

Pendant longtemps pourtant, Palerme a été synonyme de la Cosa Nostra. En 1943, lors du débarquement allié en Sicile, première étape de la libération de l'Europe du joug nazi, les chefs de la Mafia italo-américaine, qui purgeaient de lourdes peines de prison, avaient négocié leur remise en liberté contre leur collaboration active et efficace à la lutte contre l'occupant allemand. La paix revenue, les mafiosi avaient régné sans partage sur la Sicile, manipulant à loisir ses élites politiques et économiques. Aujourd'hui, la bête n'est pas morte, mais elle est sur la défensive, face à la résistance d'une population fière de la tradition de tolérance et d'ouverture de leur île .

Ainsi la Kalsa, la vieille ville datant du Xe siècle, longtemps un coupe-gorge inaccessible, livré au crime, a été pacifiquement reconquise par les touristes en quête d'une accueillante trattoria. Laissés à l'abandon des décennies durant, les anciens palais sont peu à peu rénovés. Symbole de cette renaissance, le Teatro Massimo, l'une des plus vastes scènes lyriques d'Europe avec ses 1400 places, a rouvert ses portes restées closes entre 1974 et 1997. L'aéroport porte désormais les noms des juges Falcone et Borselino, assassinés par la Mafia en 1992. Autre victime de marque, le général della Chiesa a eu droit à une rue. 

Particulièrement significative est l'évolution de l'Eglise catholique. Dans un passé pas si lointain, les processions religieuses s'arrêtaient parfois, en signe de déférence, devant la demeure d'un capo de haut rang. Tout récemment, la pape François est venu à Palerme célébrer, devant 100.000 fidèles, la mémoire d'un prêtre tué en 1993 en raison de ses prêches contre la Pieuvre. Et le Saint-Siège n'hésite pas à recourir à l'excommunication, mesure redoutée par les mafiosi qui, entre deux règlements de compte, se targuent de baptiser leurs enfants et de se marier à l'église.

Un homme symbolise plus particulièrement ce combat anti-mafia : le maire de Palerme Leoluca Orlando, élu et réélu depuis 1985. "Pas une ville au monde n'a changé autant du point de vue culturel, affirme-t-il dans une interview au journal Le Monde. En misant sur la culture, nous sommes parvenus à changer le cœur et la tête du peuple". Et d'ajouter: "Il faut remercier la Mafia, car, en exacerbant la violence et la criminalité, elle a obligé les citoyens à ouvrir les yeux, les bouches et les oreilles".

Les migrants bienvenus

Héritière d'une histoire qui l'a vue passer Phéniciens, Grecs, Arabes, Normands, Espagnols, et finalement Italiens, Palerme se veut ouverte aux migrants, à contre-courant du populisme en vogue dans la péninsule. Ainsi, le maire Orlando avait offert d'accueillir les naufragés de l'Aquarius, interdits de débarquer dans un port italien par le ministre de l'Intérieur Matteo Salvini, à la vision raciste assumée. A en juger aux graffitis, partout sur ses murs, le qualifiant de "parasite", le nouvel homme fort de l'Italie n'est guère populaire dans la capitale de la Sicile.

Le drame  des migrants figure en bonne place dans Manifesta 12. Ainsi, les salles mauresques du Palazzo Forcella de Seta, accueillent la vidéo de l'artiste irlandais John Gerrardis, décrivant la fin tragique de migrants retrouvés asphyxiés dans un camion abandonné sur une autoroute autrichienne. Liquid Violence, l'oeuvre de Charles Heller et Lorenzo Pezzani, dépeint la Méditerranée comme un piège mortel pour les naufragés fuyant la Libye.

C'est le côté sombre de la manifestation sicilienne. Mais il y a un aspect plus paisible et souriant qui justifie son thème - Le Jardin planétaire - tel le "Théâtre du Soleil", la fresque exubérante du collectif californien Fallen Fruit, exposée au Palazzo Butera entièrement rénové (Photo Daniel Girardet-Amamco). Ou encore le somptueux Jardin botanique, édifié en 1790, avec ses 12.00 espèces végétales que décrit avec enthousiasme Manlio Speciale, son conservateur. On y découvre, dissimulée sous les branches, une vidéo étrange, Pteridophilia, de l'artiste  taïwanais Zeng Bo: de jeunes éphèbes qui ne font pas la guerre, mais l'amour, avec des plantes.

Le Jardin planétaire, Manifesta 12 Palermo, du 16 juin au 4 novembre 2018.

 

 

 

 

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