12/07/2018

Trump n'aime pas le lait maternel.. et la conciliation

C'est le New York Times qui le révèle: lors de l'Assemblée de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), ce printemps à Genève, l'Administration Trump a tenté par tous les moyens, y compris le chantage, de torpiller une résolution encourageant l'usage universel de l'allaitement maternel au détriment du lait en poudre.

Ainsi, la délégation américaine a menacé l'Equateur, qui devait introduire cette résolution, de représailles commerciales, voire même de la suspension de son aide militaire, s'il persistait dans son intention. Finalement, la Russie, dont le poids est autrement plus important, s'en est chargée et la résolution a été largement adoptée, moyennant quelques ajustements rédactionnel mineurs. 

Selon la revue Lancet, l'usage universel du lait maternel permettrait, chaque année, la survie de 800.000 nouveaux nés, avec une économie de  300 milliards de dollars. Ce chiffre est à mettre en regard des 70 milliards  de chiffre d'affaires annuel des géants de l'industrie du lait en poudre qui, pour compenser la stagnation de leurs ventes dans les pays riches, concentrent désormais leurs efforts sur les pays en voie de développement.

Mais le répit des partisans du lait maternel ne pourrait être que temporaire. Humiliée, l'administration Trump serait tentée de réduire sa contribution à l'OMS dont elle couvre 15% du budget, soit 845 millions de dollars. L'incident de Genève survient en effet après toute une série d'attaques contre le système multilatéral international: retrait américain du Conseil des droits de l'homme et de l'Unesco en raison de leur "partialité" à l'encontre d'Israël ; blocage du tribunal de l'OMC chargé de trancher les différends commerciaux.

Cela dit, les autres pays tentent de résister, comme le montre la déconfiture (22 voix sur 171 pays votant) du candidat de Trump à la direction de l'Organisation internationale des Migrations (OIM), un évangéliste aux convictions antimusulmanes  affirmées. Cet échec électoral est d'autant plus significatif que l'OIM a presque toujours été dirigée par un Américain. Elle est en effet l'héritière du CIME, une organisation fondée en 1951 par le Congrès américain pour attirer des migrants européens de haut niveau, chassés de leur pays par la Seconde Guerre mondiale et l'érection du Rideau de fer. Le terme "migration" avait alors un tout autre sens  qu'aujourd'hui!

Tout n'est donc pas perdu. Ainsi, comme le rapporte Le Monde, le Comité du patrimoine de l'Unesco vient d'adopter à l'unanimité - y compris les Israéliens, les Palestiniens...et les Américains - une résolution sur la préservation de la vieille ville et des murailles de Jérusalem et  de Hébron. Du coup l'ambassadeur d'Israël a laissé entendre que son pays pourrait revenir sur sa décision de quitter l'organisation à la fin de l'année.

Cet éventuel revirement, et l'adoption de cette résolution, sont à porter au crédit des talents de conciliatrice d'Audrey Azoulay, la nouvelle directrice française de l'Unesco.

Tout le contraire de Trump !

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10/07/2018

Plaidoyer pour les doubles-nationaux

Bien sûr, le spectacle de Rakitic, né à  Möllin (Argovie), formé au FC Bâle, élément moteur des sélections suisses d'espoirs,  mais marquant des buts décisifs pour la Croatie, a de quoi donner des boutons aux dirigeants de l'Association Suisse de football (ASF). Et il serait étonnant que la Fédération croate  ait versé la moindre indemnité pour ces années de formation à l'œil.

Mais la déclaration de son  secrétaire général, incitant les joueurs doubles-nationaux à brûler leur passeport étranger pour mériter d'accéder au Graal de la Nati, est pour le moins maladroite, voire offensante. Elle fait écho à des propos autrement plus haineux et racistes, tel l'éditorial de Roger Köppel, le patron de la Weltwoche : notre équipe nationale ne serait qu'une bande "de mercenaires balkaniques flanqués de quelques Africains ensuissés". Quelle élégance dans ce néologisme !

Etrangement, il n'y a que le sport, particulièrement le football, pour susciter des telles polémiques, à la différence la culture ou l'économie. Il est vrai qu'il est un parfait exutoire pour le nationalisme et le chauvinisme. 

Genève compte ainsi 70.000 Franco-Suisses qui, parfois par coïncidence, votent dans les deux pays le même dimanche. Parmi eux, des directeurs de musée, des chefs de clinique, des comédiens, des artistes dont, à part quelques grincheux, personne de se soucie de leur double passeport. Et personne n'a rien à redire - y compris la Weltwoche - à ce que la deuxième banque du pays soit dirigée par un Africain même pas "ensuissé" !

N'en déplaise aux nostalgiques d'une Suisse bucolisée à la Anker, notre pays, fort de son quart de population étrangère, est de plus en plus métissé. Dans les grandes villes, les mariages binationaux tendent à devenir la règle. Tant mieux, car rien de tel que ce genre d'union pour ouvrir l'esprit et élargir l'horizon.

Et quel privilège d'habiter Genève, une cité qui vit plutôt en bonne intelligence avec ses 40% d'expatriés. J'avoue que j'ai aime assez ce parfum de Bangkok, Bamako ou Bogota dans nos transports publics, où ces passagers venus d'ailleurs sont toujours les premiers à céder leur place aux têtes grisonnantes.

 

11:08 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | | | |

08/07/2018

Présentations

Ce billet marque mon entrée dans la Blosphère dans un sentiment mêlé d'excitation et d'appréhension.Souffrez-donc que je me présente et pardonnez, éventuels lecteurs, cet exercice quelque peu narcissique et la longueur inusitée de cette note.

Lors de mon engagement dans ce journal, en 1963, Georges-Henri Martin, le rédacteur en chef d'alors, m'avait dit: "Vous resterez quatre ou cinq ans chez nous, puis vous irez dans la banque ou les assurances, gagner de l'argent." Une perspective que me paraissait éminemment raisonnable. Et pourtant j'ai passé 38 années à la Tribune de Genève - avec quelques échappées épisodiques vers la radio ou la télévision - et je m'y suis rarement ennuyé.

Une Tribune au plein sens du terme

La rédaction comprenait une intéressante collection de fortes têtes, aux convictions bien affirmées et ne craignant pas la confrontation. "Suppôt du capitalisme" pour les uns, "repère de gauchistes", pour les autres, le journal n'avait pas de ligne politique bien tracée, plutôt zig-zaguante au gré des humeurs et des opinions des commentateurs. Bref, hier comme aujourd'hui, une "tribune" au plein sens du terme.

Ainsi, Martin avait tenu à engager un objecteur de conscience à une époque où cette conviction signifiait souvent la prison, car il estimait que cette sensibilité méritait d'être présente dans son journal, même s'il ne la partageait certainement pas.

Mais cette diversité confinant à l'anarchie n'excluait pas un solide esprit de corps dans les grandes occasions, comme par exemple l'opposition de la rédaction au licenciement brutal d'un réd-en-chef pourtant loin de faire l'unanimité. Et, phénomène rare dans ce genre d'entreprise, on n'y trouvait guère de chapelles ou de clans.

Au cours de ces 38 ans, j'ai rempli successivement les fonctions de rédacteur économique, correspondant diplomatique, grand reporter (au sens kilométrique du terme), éditorialiste de politique étrangère, sans oublier trois années, sous l'administration Nixon-Kissinger, comme correspondant à Washington où, confronté à la rigueur professionnelle de la presse américaine et à son obsession du fact-finding, j'avais l'impression de réapprendre mon métier.

De Madrid à Pyongyang

De ces nombreux reportages aux quatre points cardinaux de la planète, de cet amoncellement de papiers tendrement découpés et classés par une main maternelle, je retiens deux souvenirs particulièrement marquants, dans deux pays plus difficilement dissemblables : l'Espagne et la Corée du Nord.

En 1978, à la veille des premières élections démocratiques de l'Espagne post-franquiste, une foule joyeuse, comme apaisée, déambulait dans la douceur d'une soirée madrilène, bien décidée à profiter de l'instant présent sans penser à des lendemains qui ne chanteraient pas. On aurait dit l'ambiance à la sortie d'un grand match de foot, dans l'euphorie partagée d'une belle victoire, mais qu'on sait forcément éphémère .

Treize ans plus tard, je me trouvais à Pyongyang, à l'occasion de la conférence de l'Union interparlementaire, dont le siège est à Genève. Mon traducteur, chargé de me surveiller pour le compte d'un service évidemment secret, n'avait en fait qu'un objectif: profiter de ces quelques jours passés à partager l'hôtel des journalistes étrangers pour séduire la jeune et jolie téléphoniste de la réception. Chaque matin, il me faisait son rapport et j'encourageais ses progrès dans la conquête d'un cœur à prendre. Je découvrais ainsi que ce "Royaume-Ermite", qu'on disait exclusivement peuplé de robots, était aussi fait d'êtres humains.

Une génération privilégiée

Cela dit, j'ai conscience d'avoir appartenu à une génération privilégiée, celle des "Trente Glorieuses", une période à la fois d'expansion économique et de stabilité politique où l'avenir n'apparaissait que radieux, fait de progrès continu. Aujourd'hui, on peut se demander si ce n'était là qu'une parenthèse, une exception à un monde dont le chaos et les sables mouvants seraient l'état naturel.

Nous avons eu beaucoup de chance. L'avons-nous mérité ? Tout comportement d'ancien combattant ("C'était beaucoup mieux de notre temps", "Y-en a plus comme nous ?") serait déplacé. Pour la génération actuelle qui, vaille que vaille, forge son destin dans un monde aux repères fluctuants, je n'ai que respect et admiration.

 

 

 

 

 

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