Basquiat et les violences policières contre les Noirs

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L'an dernier, le musée Guggenheim de New York avait consacré une exposition à Jean-Michel Basquiat - alors qu'il n'était en 1983 qu'un jeune artiste de rue encore inconnu - dans laquelle il exprimait, au travers de son oeuvre, ses angoisses face aux violences policières à l'encontre des Noirs. Le prétexte en était le sort tragique d'un autre jeune artiste de rue, également Afro-Américain, tabassé à mort par la police new yorkaise. "Cela aurait pu être moi", ne cessait-il de répéter.

En relisant l'article que j'avais consacré à cet évènement- et que je prends la liberté de republier - je  constate que le réquisitoire posthume de Basquiat, il y a 37 ans, est toujours d'une brûlante actualité par rapport au puissant mouvement populaire qui défie aujourd'hui l'Amérique de Trump. Mais avec cette fois, peut-être, l'espoir d'un véritable changement.

Au début des années 80, New York était en quasi-banqueroute, tandis que l'épidémie de sida faisait des ravages parmi les jeunes artistes de Greenwich Village. Mais la Grande Pomme connaissait aussi une formidable effervescence créatrice qui débordait largement des studios sur la rue.

Michael Stewart, un Noir âgé de 25 ans, était l'un de ces artistes de rue au talent prometteur. Au petit matin du 15 septembre 1983, après une soirée bien arrosée, des policiers l'auraient surpris en train de taguer une station de métro de la 1ère Avenue. Une heure plus tard, ils l'avaient amené à l'hôpital de Bellevue, menotté, couvert de plaies et inconscient. Au bout de deux semaines, il y mourut sans être sorti du coma.

L'affaire déchaîna les passions dans la communauté artistique, notamment parmi les Afro-Américains (l'expression politiquement correcte pour "Noirs"). Leur frustration fut d'autant plus profonde après l'acquittement des policiers impliqués. L'un des artistes particulièrement touché était un jeune Noir d'origine haïtienne, Jean-Michel Basquiat, qui n'avait pas encore atteint la renommée incitant les collectionneurs à se disputer ses œuvres à coups de centaines de millions de dollars. "Cela aurait pu être moi, cela aurait pu être moi", n'arrêtait-il pas de dire en évoquant le sort de Michael Stewart.

Le coup de colère de Basquiat est le thème d'une exposition inédite du musée Guggenheim. Deux petites salles au sommet du bâtiment en colimaçon de la 5e Avenue. Dans la première, des œuvres de l'artiste en forme de réquisitoire contre les violences policières, certaines antérieures à la mort de Stewart ( The Hare, Irony of a Negro Policeman, Charles the First, un hommage au saxophoniste noir Charlie Parker); dans la seconde, des œuvres d'autres artistes qui avaient participé au mouvement de protestation de 1983 (Keith Haring, Andy Warhol ou encore George Condo, auteur d'un portrait de Stewart sur son lit de mort).

Mais le tableau le plus frappant est Defacement  (Dégradation) que Basquiat, dans sa rage, avait peint sur le mur du studio qu'il partageait avec Haring, autre grand protagoniste de l'art de la rue. On y voit deux policiers ricanant, brandissant des matraques de couleur orange, en train de tabasser un Noir qu'ils viennent d'appréhender. Ayant déménagé, Haring découpa l'œuvre pour l'emporter avec lui. Mais il ne put en jouir très longtemps, vaincu par le sida en 1990 à l'âge de 31 ans. Basquiat l'avait précédé dans la tombe deux ans auparavant, emporté par une overdose, âgé de 27 ans.

L'exposition est aussi une première pour le Guggenheim dont le directeur, Richard Armstrong, admet l'inexpérience en matière d'art afro-américain. C'est aussi la première fois en 80 ans d'histoire que le musée confie une exposition à une curatrice de couleur, en  l'occurrence Chaédra LaBouvier. Native du Texas, diplômée en cinéma de UCLA, celle-ci dit être venue à la peinture en découvrant Defacement. En 2016, elle fut la première à montrer publiquement le tableau de Basquiat dans une exposition au Massachusetts. Elle a aussi fait la douloureuse expérience des violences policières, car son propre frère fut tué par un agent de Dallas, bien que désarmé.

Plus de 30 ans après la mort tragique de Michael Stewart, le sujet est, hélas, toujours d'actualité. Selon les statistiques, les Noirs ont quatre fois plus de risques d'être abattus par la police que les Blancs. Cela alors qu'à la Maison Blanche, un président en mal de réélection encourage cyniquement le racisme latent de ses partisans.

 

Basquiat's "Defacement" The Untold Story. Musée Guggenheim, New York. Eté- Automne 2019

 

 

 

 

Lien permanent Catégories : Air du temps 3 commentaires

Commentaires

  • Votre rapport précédent mérite bien d'être recyclé. Vous avez été témoin de l'histoire il y a 37 ans comme vous l'êtes encore aujourd'hui. Il est toujours important de se rappeler que 'plus ça change, plus c'est la même'. Mais peut-être que les États-Unis se réveillent enfin à notre tragédie nationale?

  • Le Minnesota a un gouverneur démocrate, le maire de Minneapolis est démocrate, le chef de la police est noir et démocrate.... Mais bon ça empêche pas de dire que c'est la faute de Trump n'est ce pas ?

    D'autre part sur la totalité des noirs tués par balles aux USA, 96% le sont par un autre noir, mais chut, parlons plutôt de "racisme systémique".

    Pour certain le vrai ennemi n'est pas Trump, ni le racisme, mais simplement la réalité.

  • Soirée bien arrosée et héroïne pour Michael. Fentanyl pour Georges,
    Jean-Michel mort d' une overdose d'héroïne.
    Si on rajoute les violences policières, c'est clair, c'est pas du Ronsard

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