Metin Arditi: un livre essentiel pour déchiffrer l'"Orient compliqué"

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Il y a plusieurs années de cela, lors d’un voyage en Turquie, j’avais rencontré une femme remarquable, qui remplissait les fonctions de consule des Etats-Unis à Adana. Parfaitement au fait des subtilités et des énigmes du Moyen et Proche-Orient, parlant couramment l’arabe, le turc et le parsi, elle était naturellement destinée à ces postes ingrats et obscurs où jamais on n’aurait l’idée d’envoyer l’un de ces political appointees, dont le seul mérite est d’avoir généreusement alimenté la caisse électorale du nouveau président. Comme je lui demandais où elle espérait poursuivre sa carrière, elle me répondit, à ma grande surprise : " En Europe occidentale. Les problèmes du Proche-Orient sont passionnants, mais insolubles. J’aimerais pour une fois travailler dans une région où les problèmes trouvent une solution".

Cette rencontre m'est revenue en mémoire à la lecture du dernier roman de Metin Arditi -Rachel et les siens (Edition Grasset) - sans doute le plus abouti de sa riche et fructueuse carrière littéraire. Séfarade d'origine turque, serviteur éminent de sa patrie suisse d'adoption, Metin Arditi est particulièrement bien placé pour déchiffrer à notre profit cet "Orient compliqué", évoqué en son temps par le général de Gaulle. Son livre est essentiel pour tenter de comprendre ce conflit israélo-arabe qui déchire cette terre dite "promise" et ses retombées sur l'ensemble du Moyen-Orient.

Rachel est une dramaturge acclamée sur toutes les scènes du monde et dont les pièces sont traduites dans de nombreuses langues. Enfant, au début du siècle dernier, elle vit à Jaffa avec ses parents, des juifs séfarades, qui partagent leur maison et leur existence avec des Arabes chrétiens. Palestiniennes de souche, les deux familles considèrent avec une certaine méfiance les Moskubim, ces juifs d'Europe orientale qui ont fui les pogroms et l'antisémitisme latent ou virulent du Vieux Continent. Ceux-ci ambitionnent de créer un "juif nouveau", ressortissant d'"un peuple qui aura sa terre. Un peuple que personne n'osera insulter. Ni même défier. Un peuple qui dans son pays pourra marcher la tête haute, sans craindre le crachat du goy !"

Rachel et Karl, son premier mari, suivent plutôt l'enseignement de Martin Buber qui prône un Etat bi-national judéo-arabe. Mais ils prêchent dans le désert sur cette terre où s'affrontent deux légitimités, victimes l'une et l'autre de la duplicité de la puissance tutélaire britannique qui leur a fait des promesses contradictoires: un royaume pour les Arabes; un Foyer national pour les Juifs.

Survient le drame qui ébranle fortement les convictions de Rachel : en 1936, un attentat palestinien contre le  train Jérusalem-Jaffa coûte la vie à son mari et sa fille adorée, âgée de sept ans. Résolue à quitter à jamais cette terre maudite de Palestine, elle s'attache à Maurice, un parent éloigné qui est un riche marchand d'étoffes d'Istanbul. Mais en 1942, le gouvernement turc promulgue une loi fiscale inique qui tend à dépouiller de leurs biens les commerçants juifs et à les chasser du Bazar. Maurice n'y survivra pas.

Rachel entame alors une liaison passionnée avec François-Xavier, le très séduisant et cultivé Consul de France, qu'elle suivra à Paris à la fin de la guerre. Mais celui-ci, de par son milieu social et familial, est aux prises avec un "antisémitisme honteux". C'est en vain qu'il tente de combattre ce qu'il reconnaît comme étant "un démon". Finalement il se décide à s'éloigner de Rachel, car "je ne veux pas vivre l'instant où partirait de ma bouche le crachat à l'égard de la femme que j'ai le plus aimée et qui reste, à mes yeux, la plus belle personne au monde".

Au soir de sa vie, Rachel retrouve cette terre de Palestine devenu l'Etat d'Israël. Son idéal de coexistence harmonieuse entre Juifs et Arabes qui nourrit ses pièces est désormais accepté au théâtre, mais ne trouve guère d'écho dans la vie réelle.

Juifs, Arabes, Israéliens, Palestiniens, chrétiens ou musulmans peuplant cet Orient compliqué, tous défendent des causes légitimes aux yeux de l'auteur de ce livre bouleversant et de son héroïne. Mais, à l'exemple de mon interlocutrice américaine d'Adana, ils se font peu d'illusions sur la difficulté, voire l'impossibilité, de les réconcilier.

A l'époque aujourd'hui lointaine du processus de paix d'Oslo et de la poignée de main historique entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat, j'avais écrit dans ce journal des articles très optimistes, convaincu alors qu'Israéliens et Palestiniens étaient sur le point d'arriver à un compromis sur la base de deux Etats voisins mais séparés.

Je me suis lourdement trompé !

 

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Commentaires

  • Bravo à vous d'admettre, avec tristesse, que vous vous êtes trompé!
    Ma théorie sur la raison pour laquelle tant d'Américains disent aujourd'hui aux sondeurs et aux médias qu'ils continuent de soutenir Trump est qu'il est trop difficile - pour la plupart des gens - d'admettre qu'ils ont commis une erreur! En novembre, nous découvrirons comment ils fonctionnent dans l'intimité de l'isoloir. Bien sûr, je peux me tromper.

  • Avec la diminution rapide du soutien financier américain a Israël, les gens la-bas seront bien obligés de se mettre d`accord car le crépage de chignon ad eternam coûte cher.

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