L'énigme Jaccoud dénouée par Corinne Jaquet

Imprimer

Cette matinée du 2 mai 1958 était printanière et son air léger contrastait avec l'ambiance  plus lourde de l'Institut de médecine légale de Genève où, en première année de droit, nous avions cours avec le vieux professeur Naville. Deux fois par semaine, il nous présentait ses premières constatations sur un cadavre manifestement décédé de mort violente: pendaison, poison, poignard, coup de feu. (Apparemment, les autopsies étaient réservées aux étudiants en médecine).

Ce jour là, le corps étendu sur la table d'opération  conservait un rictus témoin de ses derniers instants. Le médecin légiste releva l'impact de plusieurs balles de revolver et des traces de coups de couteau. Plus tard, les rubriques des faits divers de l'abondante presse quotidienne genevoise nous apprirent qu'il s'agissait d'un certain Charles  Zumbach, 62 ans, un honnête mécanicien de Plan-Les-Ouates, qui travaillait à son compte. Vers 22 heures, le 1er mai,  sa femme, de retour d'une visite chez une amie, avait entendu des bruits de bagarre, puis des coups de feu, avant de discerner un homme s'enfuir à vélo, Mais dans l'obscurité, elle n'avait entrevu qu'une vague silhouette. Son témoignage était d'autant plus imprécis qu'elle avait été elle-même blessée par balle, heureusement sans gravité.

Une tentative de cambriolage qui aurait mal tourné ?  Arrivé sur place, André Zumbach, le fils de la victime, âgé de 27 ans, un musicien travaillant à Radio-Genève, met les enquêteurs sur une piste autrement plus lourde de conséquences. A la suite d'une amourette sans lendemain avec l'une de ses collègues, du nom de Linda Baud, il aurait reçu des lettres anonymes et des photos compromettantes la décrivant en termes des plus crus comme une femme légère. Or, celle-ci entretenait depuis une dizaine d'années une liaison passionnée  avec l'un des hommes politiques les plus puissants de la République. Fou de jalousie, craignant de perdre sa maitresse, mais aussi sa réputation,  il aurait voulu récupérer les fameuses missives, voire régler son compte à son prétendu rival, dont l'infortuné père se serait trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment. Et André Zumbach fournit même un nom aux enquêteurs,,, qui paraissent frappés par la foudre. 

Dans le petit monde politico-médiatique genevois, la rumeur ne fait qu'enfler. Le 17 juin, mon père rentre du travail tout excité: " Il paraît que l'assassin de Plan-Les-Ouates serait Jaccoud. il vient d'être arrêté." 

C'est en effet énorme. A 53 ans, Pierre Jaccoud  est effectivement l'un des personnages les plus influents de la République. Bâtonnier de l'Ordre des avocats, député au Grand Conseil d'un parti radical régnant sans partage sur le canton (il compte 4 Conseillers d'Etat sur 7) , Juge suppléant à la Cour, membre de la direction de plusieurs entités publiques ou privées  (Services industriels, OSR, Grande Dixence, Fondation du Conservatoire, etc.), il est souvent mentionné pour récupérer le siège au Conseil Fédéral que Genève attend depuis quatre décennies.

L'affaire Jaccoud a suscité une avalanche de publications, plus ou moins exactes, écrites souvent à chaud par des témoins de l'époque. C'est ce qui les distinguent de "L'Enigme Jaccoud" de Corinne Jacquet (Editions Slatkine, 2020, préface du procureur général Olivier Jornot)). Chroniqueuse  judiciaire de La Suisse jusqu'à la disparition en 1994 de ce vénérable titre, auteure de nombreux romans policiers ayant pour cadre Genève, cette ville qu'elle dit "tant aimer", notre consoeur était à peine née à l'époque de ce procès retentissant. Elle a eu aussi le privilège d'avoir accédé, soixante ans plus tard, aux milliers de pages du dossier déposé aux Archives d'Etat. Elle écrit donc avec le recul nécessaire, sans parti pris, mais non sans sentiments, privilégiant les faits sur les opinions. En ce sens, son livre clôt peut-être définitivement la saga de Pierre Jaccoud.

Et si l'ADN avait existé...

Avec les méthodes modernes d'investigation policière, particulièrement le recours à l'ADN, l'énigme aurait sans doute été résolue en une semaine, constate Corinne Jacquet. Mais avec les instruments plus rudimentaires de l'époque, on a eu droit à une monumentale bataille d'experts à propos d'indices plus ou moins crédibles tenant de l'inventaire de Prévert: un vélo de couleur indéfinissable, un poignard japonais, un pistolet d'officier suisse, un bouton arraché d'un imperméable dont les tâches de sang n'étaient pas concluantes, la victime et le suspect appartenant au même groupe sanguin. Sans oublier les fameuses lettres anonymes calomniant Lynda Baud et que Jaccoud devait  finalement avouer avoir dictées à une complice.

Lorsque le procès s'ouvrit devant la Cour d'assises, le 16 janvier 1960, Jaccoud y parut très affaibli au point qu'il eut droit à une chaise longue plutôt que l'inconfortable banc des accusés. Le Tout-Genève s'y pressait comme au théâtre (c'était gratuit !) , les fourrures étaient de rigueur, pas seulement parce qu'on était en plein hiver. On y voyait souvent Georges Simenon échangeant propos et blagues à tabac avec le chef de la police Charles Knecht. Les étudiants en droit avaient droit à 24 places, ce qui fait que j'ai rarement manqué une audience, engendrant des discussions enflammées le soir, à la table familiale.

Si l'opinion publique genevoise était partagée entre condamnation à perpétuité et acquittement, elle était par contre unanime à s'irriter de l'invasion de la fine fleur de la presse judiciaire parisienne, attirée autant par le mystère de cette affaire hors-norme que par la présence à la barre de René Floriot, la super-star du barreau français, censé renforcer deux pourtant excellents confrères genevois: Albert Dupont-Willemin et Raymond Nicolet. De ce dernier, un plumitif d'outre-Jura avait même affirmé: "Mais ce n'est pas possible, il ne doit pas être Suisse pour parler si bien". Bonjour l'ambiance.

Le bêtisier d'Anne-Marie Burger

Il faut dire que les Parisiens, outre une fâcheuse tendance à déformer l'orthographe  des noms suisses, avaient souvent une connaissance succincte de nos institutions. Chaque matin, dans le Journal de Genève,  la réputée et redoutée Anne-Marie Burger nourrissait ainsi un bêtisier à sa façon.

Je me souviens à cet égard de l'embarras de Frédéric Pottecher. le brillant chroniqueur de France-Inter, commentant le réquisitoire implacable du procureur général Charles Cornu. A l'époque, la Cour d'assises genevoise. à la différence de la France, rendait ses jugements en deux étapes: délibération sur l'éventuelle culpabilité, puis, en cas de non-acquittement, délibération sur la peine.  Dans la première phase, les douze jurés se prononçaient souverainement, le président de la Cour n'étant présent qu'à titre de conseiller technique. Par contre, pour la fixation de la peine, il avait une voix souvent prépondérante ("ça vaut tant ! ") (*). Pottecher ayant conclu son papier, sa rédaction lui demanda: "Alors Frédéric , le procureur a requis combien ?"Pris de court , notre confrère avait vainement fouillé ses notes, n'y trouvant aucun chiffre, M. Cornu les réservant pour le verdict final.

Mais avant cela, il  y eut les plaidoiries de la défense, notamment celle de Me Floriot qui tint le prétoire en haleine six heures durant. Je dois avouer qu'avec l'enthousiasme - ou la naïveté - des mes 22 ans, je l'avais trouvé éblouissant. Dans cette salle qui pouvait prendre l'allure d'une arène de catch, on n'entendait pas une mouche voler. Même le président Edouard Barde semblait sous le charme .

Un camelot de génie

Mais tous ne furent pas convaincus, notamment Anne-Marie Burger. Je me rappelle qu'elle  intitula son article "Un camelot de génie". Le Journal de Genève du 4 février 1960 (le jour du jugement) en fit sa manchette, couvrant les murs de Genève de cette formule assassine. Elle ne pouvait échapper aux jurés se rendant pour la dernière fois au Palais de Justice. J'en conclus que la messe était dite.

Reconnu coupable de meurtre sans circonstances atténuantes ni aggravantes, Pierre Jaccoud fut condamné à 7 ans de réclusion, une peine que beaucoup estimèrent mi-figue, mi-raisin, une sorte de compromis helvétique: innocent, il ne pouvait être  qu'acquitté; coupable d'assassinat, il aurait encouru  la réclusion à vie (en fait, 15-20 ans selon la pratique suisse).

Au bénéfice d'une détention préventive passée largement dans le quartier pénitentiaire de l'Hôpital cantonal,  Jaccoud recouvra une liberté conditionnelle en février 1963. Avec une vigueur qui contrastait avec son état de santé pitoyable pendant son procès,  il se lança dans un long et vain combat pour sa révision, avant de rendre finalement les armes en mars 1980, tout en continuant à clamer son innocence. Cet homme hypocondriaque, vivant dans la crainte obsessionnelle d'un hypothétique cancer, finit par s'éteindre en 1996, âgé de 90 ans, non sans avoir survécu aux principaux acteurs de sa saga: le procureur Cornu, le président Barde, ses trois avocats, Yves Maître, celui de la partie civile, Linda Baud, l'amour tragique de sa vie, décédée  six années avant lui, dans son exil de Lausanne.

Deux chapitres du livre de Corinne Jacquet m'ont particulièrement touché. Le premier est consacré au drame de la famille Zumbach, la grande oubliée de cette affaire aux multiples facettes où le présumé meurtrier et sa chute spectaculaire fascinaient bien davantage  que la victime qui avait mené, jusqu'à ce fatal 1er mai, une existence d'artisan intègre, entièrement vouée à son labeur quotidien. Un homme qu'une page de Wikipedia - aujourd'hui heureusement retirée - avait ignoblement présenté comme le complice d'une "bande internationale de criminels et de trafiquants d'armes."

Tous les membres de famille Zumbach, victimes d'un enchaînement de circonstances auxquelles ils étaient totalement étrangers, ont dû vivre le restant de leur existence avec le souvenir indélébile de la mort violente d'un être cher. Et quand il a fallu régler la facture de cette tragédie, Jaccoud, qui avait recouvré toute sa verve d'avocat, a négocié au franc près les dommages-intérêt dérisoires  visant à compenser la disparition d'un être humain qu'il n'aurait sans doute jamais reconnu, le croisant dans la rue.

Deux femmes

Le second chapitre évoque le sort de deux femmes, la maitresse et l'épouse légitime,  que tout opposait mais qui ont montré la même élégance et la même dignité lors de leur témoignage devant une Cour d'assises prenant parfois l'apparence d'une fosse aux lions. Précédée d'une réputation de femme légère, briseuse de ménage, Linda Baud s'employa à  convaincre l'auditoire de la sincérité et de la passion de l'amour qui, dix années durant, l'avait unie à l'accusé. Une relation plus intellectuelle que charnelle et dont elle avait fini par s'éloigner devant la jalousie maladive de son amant. Et c'est ainsi que, bien involontairement, elle avait été à l'origine du drame de Plan-Les-Ouates.

Erna Jaccoud était à l'image de nombre d'épouses de la bonne société des années cinquante, souffrant en silence des infidélités du mari, avec l'espoir qu'il reviendrait à de meilleurs sentiments. Son rôle exclusif, c'était l'éducation de ses  trois enfants et la tenue impeccable de la maison pour assurer le confort de l'époux au soir d'une  journée harassante  à courir les honneurs et l'argent.

C'était un temps, rappelle notre consoeur, où les Genevoises devaient avoir l'autorisation d'un homme de leur entourage pour ouvrir un compte en banque. Ce n'est qu'en 1952 qu'elles obtinrent le droit de siéger dans des jurys populaires et il leur fallut attendre 1961 pour acquérir le droit de vote sur le plan cantonal. Pierre Jaccoud et son parti radical avaient combattu ces revendications avec la plus grand vigueur et une parfaite mauvaise foi.

Cinq des douze jurés qui l'ont envoyé en prison étaient des femmes. Ceci explique-t-il cela ?

 

(*) L'institution du jury a été abolie à Genève après la promulgation du Code fédéral de procédure pénale qui remplaçait tous les codes cantonaux.  Pour avoir siégé une fois dans un jury d'Assises, je regrette cette décision, car cette forme de justice populaire complétait bien l'opinion des juges professionnels.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lien permanent Catégories : Genève 1 commentaire

Commentaires

  • Finalement, l`affaire n`est toujours pas éclaircie. Pour la plupart des gens, il est difficile de tuer un homme la premiere fois, surtout avec un couteau. Or, la victime a été massacrée a coups de couteau en plus des coups de feu. Ce Jaccoud, a moins d`avoir été un psychopathe insensible, aurait-il tiré sur la victime, qu`il aurait du également surmonter une forte résistance naturelle a plonger son couteau (plusieurs fois) dans le corps d`un homme qui, présumablement, vivait encore. Et puis, pourquoi se munir a la fois d`un pistolet et d`un couteau ? Surtout un couteau japonais ? Tout ca me fait plutot penser a au-moins deux tueurs plutot qu`a un assassin de circonstance. Ce qui n`excluerait pas l`existence d`un commanditaire, of course. Et puis, quand un homme pret a tuer se sent trahi par la femme passionnément aimée, il est rare qu`il se venge seulement sur le nouvel amant de cette femme en épargnant celle-ci.

Les commentaires sont fermés.